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- L'art posté : du Slow Art poétique !
Post de Pierre Raffanel - juin 2026 Vue de l'exposition et du concours d'art posté de Philapostel en juin 2026 - LACANAU - Azureva ( Membres du jury : Pascale Bruneau, Yvette Clois, Annie Serra et Jean-Claude Labbé) ©2026 Photo Pierre Raffanel À l'ère du tout-numérique, des e-mails instantanés et des notifications éphémères, une forme d’expression artistique résiste au temps en misant sur la patience, le toucher et le voyage : l'art posté (ou Mail Art). L’art posté ne se résume pas à envoyer une jolie lettre. C’est un acte artistique où le support, l’adresse, le timbre et les tampons de la poste font partie intégrante de l’œuvre. Pour que l'objet devienne officiellement de "l'art posté", il doit impérativement : voyager à découvert (sans enveloppe protectrice, ou alors l'enveloppe est elle-même l'œuvre), être affranchi et circuler par les voies postales officielles et porter les stigmates de son voyage (flammes d'oblitération, tampons de tri, code-barres postal, marques de manipulation). Les précurseurs de ce mouvement s'amusaient parfois à tester les limites des postiers en envoyant des objets insolites : des chaussures peintes, des morceaux de bois écorcés ou des collages complexes, avec l'adresse écrite directement sur l'objet. Si les surréalistes et les futuristes s’envoyaient déjà des lettres dadas et poétiques, c’est dans les années 1960 que le mouvement se structure sous l'impulsion de l'artiste américain Ray Johnson et de sa New York Correspondence School. Lié au mouvement international Fluxus, l'art posté est né d'une volonté de fuir le marché de l'art traditionnel, ses galeries élitistes et ses enjeux financiers. Les règles d'or du réseau étaient (et restent) simples : pas de sélection (tout le monde peut participer), pas de vente (on n'achète pas le Mail Art, on l'échange) et pas de censure. Bien avant l'invention des réseaux sociaux, les "mail-artistes" ont créé une communauté planétaire ultra-connectée. Un artiste basé à Paris pouvait initier une œuvre (un dessin, un collage), l'envoyer à un homologue à Tokyo, qui la complétait avant de la poster à un créateur à New York. C’est un art de la correspondance, basé sur le partage et l'altérité. Recevoir une œuvre dans sa boîte aux lettres crée un lien d'intimité unique entre l'expéditeur et le destinataire. Vue de l'exposition et du concours d'art posté de Philapostel en juin 2026 - LACANAU - Azureva avec la FFAP Fédération Française des Associations Philatéliques ©2026 Photo Pierre Raffanel Pascale Bruneau de l’association philatélique Philapostel nous confie : « Cet art est démocratique, libre et non élitiste puisqu'il ne s'embarrasse d'aucun intermédiaire autre que le timbre et le facteur ! Dans l'art posté, pas de sélection, pas de jugement, pas de prise de tête académique, juste du plaisir et des surprises en boîtes aux lettres ! Pas de chef de file ni de représentants, juste du partage. Dans ce contexte là, il peut y avoir autant de définition de cet art qu'il y a de mail'artistes... ». 1 prix du concours d'art posté "Regards sur la nature" : © Pierre Raffanel (catégorie Société Artistique) Philapostel - juin 2026 LACANAU - Membres du jury : Pascale Bruneau, Yvette Clois, Annie Serra (Philapostel) et Jean-Claude Labbé (FFAP) ©Photo Pierre Raffanel Quand la correspondance devient une œuvre d’art En 2026, alors que l'intelligence artificielle et le virtuel saturent notre quotidien, l'art posté s'offre un retour en grâce spectaculaire. Il incarne une forme de résistance poétique et de Slow Art. La matérialité : on touche le papier, on sent la texture de la gouache ou du feutre. Le facteur hasard : une lettre peut se corner, se tacher, ou même s'égarer. Ce risque fait partie de la beauté de la démarche. C’est aussi une « main tendue » aux facteurs, premiers spectateurs de ces œuvres itinérantes. En somme, l'art posté nous rappelle que l'art n'a pas besoin de cadres dorés ni d' algorithmes pour exister. Parfois, il suffit d'un timbre, d'un peu d'audace et d'une boîte jaune au coin de la rue. Enveloppe décorée (dessin à l'encre) Frédéric Pioche, facteur de Paris 33 (date de départ : 31 décembre 1901) © Musée de La Poste, Paris / La Poste © Photo Thierry Debonnaire l ’ère du tout-numérique, des e-mails instantanés et des
- CALDER : roi du fil du fer, sculpteur du mouvement
Exposition Rêver en équilibre à la Fondation Louis Vuitton du 15 avril au 16 août 2026 Post de Pierre Raffanel - avril 2026 Entrer dans l'exposition Rêver en équilibre, c'est accepter de quitter la pesanteur du quotidien pour s'immerger dans un monde où le métal devient plume. Alexander Calder, l’ingénieur devenu poète, ne se contentait pas de sculpter la matière ; il sculptait le vide, le mouvement et le temps. Au cœur de cette rétrospective qui célèbre le centième anniversaire de l’arrivée de Calder à Paris en 1926, le visiteur découvre l'évolution fascinante d'un artiste qui a révolutionné la sculpture moderne. Cette exposition retrace par un parcours chronologique et thématique, les évolutions et grandes étapes de son œuvre. The Flying Trapeze, 1925 Huile sur toile © Alexander CALDER © Calder Foundation, New York ©2026 photo Pierre Raffanel Une large place est donnée à la présentation du Cirque de Calder (1926-1931). Ce spectacle, aujourd’hui qualifiable de performance, porte en germe les accomplissements futurs. Ces sculptures sans masse, signées par celui que l’on nomme « Roi du fil de fer » figurent personnages et portraits. Contrairement à la statuaire traditionnelle, massive et ancrée au sol, les œuvres de Calder cherchent l’évasion : une forme « d’art de la lévitation ». En 1931, Marcel Duchamp suggère le terme de « mobiles » pour nommer ces sculptures. Ces structures de fil de fer et de plaques colorées, incarnent une "danse sans fin" où l'équilibre est précaire mais parfait. En contraste, ces stabiles, sculptures monumentales au sol ancrent l'espace. Bien qu'immobiles, leurs courbes dynamiques suggèrent une tension prête à jaillir, comme des créatures de métal veillant sur les jardins du musée. Calder utilisait sa formation d'ingénieur pour défier les lois de la physique. Chaque pièce est le résultat d'un calcul minutieux de masses et de leviers. Pourtant, la technique s'efface totalement derrière la poésie du résultat. Blizzard, 1950 Feuille de métal, fil de fer et peinture © Alexander CALDER © Sprengel Museum, Hanover ©2026 photo Pierre Raffanel Calder disait : "Pourquoi l'art doit-il être statique ? Si l'on regarde une œuvre, elle doit être vivante, elle doit bouger." L'exposition met particulièrement en lumière ses travaux sur le fil de fer, qu'il maniait comme un trait de crayon dans l'espace, créant des portraits et des silhouettes d'une transparence absolue. The Brass Family, 1929 fil de laiton et bois peint © Alexander CALDER © Whitney Museum of American Art, New York - Don de l’artiste 69.255 ©2026 photo Pierre Raffanel Maurice Bruzeau est avec Calder en 1974 et écrit dans la revue Arts PTT : « Une œuvre qui parle et un artiste qui se tait. Il préfère parler de ses amis, ceux avec qui il s’est lié dès son arrivée à Paris, en 1926-1927 pour Fernand Léger, en 1929 pour Miró. Parler d’eux, des histoires joyeuses d’une vie d’artiste pour qui tout n’est pas tout gai, oh non, où parler du petit vin de pays, tenez, Saché n’est pas loin des coteaux de la Loire, des crus de Touraine et d’Anjou. Ou parler à la rigueur de sa jeunesse, lorsqu’il était ingénieur diplômé du Stevens Institute of Technology, et qu’il a eu envie de faire autre chose, devenant bûcheron, dessinateur de publicité, faisant dix autres métiers. Et se mettant à peindre, comme sa mère. Puis débarquant à Paris et sculptant, comme son père et son grand-père… Même la date de sa naissance reste un mystère. Les actes officiels sont formels : il est né le 22 juillet 1898 à Philadelphie. Mais dans la famille, tout le monde sait ça : la mère de Calder a toujours affirmé que l’employé s’était trompé, et qu’Alexander était né le 22 août. Un mois plus tard. Et elle était bien placée pour le savoir ! Alors, le dernier jour sous le signe du Cancer, ou le dernier du Lion ? A le voir, on donne raison à Mrs Calder : son fils a la crinière du lion. Et planté au centre de son univers, il vous regarde. Car vos questions, cela fait un bout de temps qu’on les lui pose ! Il paraît, dans les éditions d’art, depuis le livre de poche jusqu’à l’album de luxe, dix ouvrages sur lui chaque année dans le monde, et des centaines d’articles. Alors, ce qui compte, pour lui, c’est la qualité de votre regard devant ce qui l’appelle, par l’anglicisme et avec un accent presque indéchiffrable, « les choses » The things. Des choses qui vont de quelques grammes à quelques dizaines de tonnes. On ne joue pas avec « les choses » : ce sont elles qui jouent avec vous. Il faut se laisser aller, tout oublier, rêver, se balancer avec les feuilles de métal dans le vent, monter à l’assaut des pics de fer, voir s’envoler les ailes courbes et rivetées. Il faut imaginer la chanson des couleurs, le jeu infini des formes, entrer dans ce jeu-là comme on entre dans la danse. Alors le spectateur est comblé. » Laocoön, 1947 Feuille de métal, fil de fer, ficelle et peinture © Alexander CALDER © The Eli and Edythe L. Broad Collection ©2026 photo Pierre Raffanel Cette célébration d’Alexander Calder à la Fondation Louis Vuitton nous rappelle que l'équilibre n'est pas une position fixe, mais un ajustement constant. Le jeu des ombres portées sur les murs blancs dédouble les sculptures, créant une forêt de silhouettes mouvantes. Calder, ce "sculpteur du vent", nous invite à lever les yeux et à contempler la beauté de l'imprévisible. Une visite qui laisse, durablement, une sensation de légèreté. Fish,1942 Tige, fil de fer, verre, miroir, porcelaine, poterie, ficelle et peinture © Alexander CALDER © Shirley Family Calder Collection - Promised gift to the Seattle Art Museum ©2026 photo Pierre Raffanel Exposition « Calder. Rêver en équilibre » à la Fondation Louis Vuitton du 15 avril au 16 août 2026 en partenariat avec la Calder Foundation et le Whitney Museum of American Art Bijoux & sculptures portables faits à partir de matériaux de récupération - 1937 à 1950 © Alexander CALDER © Calder Foundation, New York ©2026 photo Pierre Raffanel
- Le Musée de poche : quand la grandeur tient dans quelques mètres carrés…
Post de Marie Bueno - juin 2026 Musée de poche au 41 rue de la Fontaine au Roi 75011 Paris ©photo Pierre Raffanel À Paris, les musées rivalisent souvent de majesté. Façades imposantes, collections monumentales, fréquentations records : la culture semble parfois se mesurer à l'échelle du gigantisme. Pourtant, au détour d'une rue discrète du 11e arrondissement, existe un lieu qui a fait le pari exactement inverse. Le Musée de poche ne cherche pas à impressionner. Il ne possède ni galeries interminables, ni chefs-d'œuvre mondialement célèbres, ni files d'attente serpentant sur les trottoirs. Et c'est précisément ce qui fait sa singularité. Dès l'entrée, quelque chose surprend. On n'a pas l'impression de pénétrer dans un musée au sens habituel du terme. On entre plutôt dans un espace chaleureux, presque intime, où l'on se sent immédiatement à sa place. L'atmosphère évoque davantage un salon, une bibliothèque ou l'atelier d'un artiste qu'une institution culturelle. Cette proximité change tout. Dans les grands musées, le visiteur est souvent invité à admirer. Ici, il est invité à rencontrer, à participer. Les œuvres ne semblent pas trôner à distance ; elles dialoguent avec ceux qui les regardent. Les enfants, surtout, ne paraissent pas simplement tolérés dans un univers conçu pour les adultes. Ils en sont les véritables hôtes. C'est peut-être là que réside la plus belle réussite du lieu. À une époque où les écrans captent l'attention dès le plus jeune âge et où les images défilent à toute vitesse, le Musée de poche propose une expérience devenue rare : prendre son temps. Prendre le temps de regarder un dessin. Prendre le temps de feuilleter un livre. Prendre le temps de poser une question. Prendre le temps de s'émerveiller. Ici, l'enfant n'est pas sollicité de toutes parts. On lui offre un espace pour observer, imaginer, créer et rêver. Le musée rappelle ainsi une évidence que notre époque tend parfois à oublier : l'éducation artistique ne consiste pas seulement à transmettre des connaissances. Elle aide aussi à former le regard, développer la curiosité et cultiver l'attention. Ce qui frappe également, c'est l'absence de prétention. Ce musée ne cherche pas à être le plus grand, le plus spectaculaire ou le plus innovant. Il se contente d'être fidèle à sa mission : rendre l'art accessible aux enfants et aux familles. On ressort avec le sentiment d'avoir découvert un lieu précieux. Un de ces endroits qui ne font pas beaucoup de bruit mais qui laissent une empreinte durable. Un lieu qui prouve que la qualité d'une expérience culturelle ne dépend ni de la taille des bâtiments ni du prestige des collections. Dans une ville où tout semble parfois devoir être toujours plus grand, plus rapide et plus impressionnant, le Musée de poche nous rappelle une vérité simple : certaines des plus belles rencontres avec l'art tiennent dans quelques mètres carrés. Et c'est peut-être justement parce qu'il est petit qu'il est si grand. Musée de poche – Atelier de peinture avec Melvil Mercier ©photo Marie Bueno Au Musée de poche, les couleurs ont tous les droits Ce dimanche-là, avant la séance de contes, j'ai assisté à un atelier de peinture destiné à de jeunes enfants accompagnés d'un adulte. Trois petites filles d'environ cinq ans étaient venues avec leur maman et un petit garçon avec sa tante. Une petite troupe joyeuse, curieuse et impatiente de créer. L'atelier était animé par Melvil Mercier, qui avait choisi de faire découvrir aux enfants un mouvement artistique encore inconnu pour eux : le fauvisme. Avant même de sortir les pinceaux, tout le monde s'est installé en regroupement. Les enfants observaient avec attention les reproductions de tableaux présentées par Melvil. Avec des mots simples, adaptés à leur âge, il expliquait que certains peintres avaient osé s'éloigner de la réalité pour laisser davantage de place à leurs émotions et à leur imagination. Les couleurs vives, parfois surprenantes, suscitaient déjà des réactions. Les enfants commentaient, observaient et répondaient volontiers aux questions. Puis est arrivé un moment qui m'a particulièrement plu. Avant de passer à la création, Melvil a proposé une petite séance de mise en train. On a délié les bras, fait tourner les poignets, relâché les épaules et le cou. Quelques exercices simples mais judicieux pour préparer le corps autant que l'esprit. Cette attention m'a semblé très juste. Avant de créer, il fallait être disponible, détendu, prêt à laisser circuler son imagination. Une fois les tabliers enfilés, tout le monde s'est installé aux petites tables de travail. La consigne était simple et merveilleuse à la fois : peindre un paysage, mais sans utiliser les couleurs habituelles. La mer pouvait devenir orange. L'herbe rouge. Les montagnes violettes. Le ciel jaune. Pour une fois, il n'était pas question de réalité. Il n'y avait ni bonne ni mauvaise réponse. Les couleurs n'avaient plus d'obligation. Elles étaient libres. Très vite, les enfants se sont emparés de cette possibilité avec un naturel désarmant. Là où les adultes hésitent parfois, eux n'avaient aucune difficulté à imaginer un monde où tout est possible. Le pinceau suivait l'imagination sans se soucier des conventions. J'observais les échanges entre les enfants et les adultes qui les accompagnaient. Les mamans et la tante participaient elles aussi à l'atelier, partageant ce moment de création. Il ne s'agissait pas seulement d'occuper un dimanche après-midi mais de vivre ensemble une expérience artistique. Un détail m'a particulièrement amusée. Comme souvent dans ce type d'activité, certains adultes ne pouvaient s'empêcher d'intervenir. Un conseil par-ci, une suggestion par-là. On aidait à choisir une couleur ou à réaliser un mélange. Parfois même, un pinceau passait entre les mains de l'adulte. Les enfants acceptaient parfois ces propositions. Mais pas toujours ! Certains tenaient à leur montagne rose, à leur soleil vert ou à leur mer orange. Et ils avaient leurs raisons. Cette scène m'a fait réfléchir. Sommes-nous encore capables, nous les adultes, de pénétrer pleinement dans l'imaginaire des enfants ? Avec les années, nous accumulons des habitudes et des certitudes. Nous savons que l'herbe est verte, que le ciel est bleu et que la mer ne devrait pas être orange. Les enfants, eux, inventent, osent et réinventent le monde sans se demander s'il est réaliste. Musée de poche – Atelier de peinture avec Melvil Mercier ©photo Marie Bueno Après quarante années passées en école maternelle à raconter des histoires et à observer les enfants créer, je sais combien cette liberté est précieuse. Elle est fragile aussi. Avec les meilleures intentions du monde, nous cherchons parfois à guider, corriger ou améliorer. Pourtant, les enfants possèdent souvent une audace créative que nous avons peu à peu perdue. Ce que j'ai particulièrement apprécié dans la démarche de Melvil, c'est qu'il ne cherchait pas à produire un « beau dessin » à afficher coûte que coûte. L'objectif était ailleurs : faire découvrir un courant artistique, montrer qu'un peintre peut s'affranchir de la réalité et inviter chacun à oser inventer. Une belle leçon, finalement. Car le fauvisme, expliqué à des enfants de cinq ans, devient une invitation à regarder le monde autrement. Et les enfants comprennent cela bien plus vite que nous.Lorsque l'atelier s'est achevé, les feuilles étaient couvertes de couleurs inattendues, de paysages impossibles et de joyeuses audaces. Aucun tableau ne ressemblait à un autre. Au Musée de poche, ce matin-là, les couleurs avaient tous les droits. Et les enfants aussi ! Musée de poche – Séance de contes avec Thibault Longuet ©photo Marie Bueno Au Musée de poche, l'art de raconter aux tout-petits Avant même que l'histoire ne commence, quelque chose se passe. Quelques notes de musique résonnent dans la salle. Les conversations s'apaisent peu à peu. Les petits visages se tournent vers le conteur. Les bébés cessent un instant de s'agiter. En quelques secondes, l'attention est là., les bébés écoutent et les grands aussi. C'est ainsi que débute la séance contée du « Lapin perdu » animée par Thibault Longuet au Musée de poche. Assis parmi les enfants et leurs parents, j'ai été frappée par la manière dont il crée immédiatement un lien avec son jeune public. Avant même les premiers mots, la musique ouvre une porte vers l'imaginaire. Les sons intriguent, rassurent et invitent au voyage. Puis vient la voix. Une voix douce et étonnamment présente. Une voix qui n'a pas besoin d'être forte pour être entendue. Une voix qui accompagne les enfants dans l'histoire. Musée de poche – Séance de contes avec Thibault Longuet ©photo Marie Bueno Ce jour-là, le public était composé d'enfants âgés de quelques mois à trois ans. Certains bébés étaient installés sur les genoux de leurs parents, d'autres découvraient le spectacle assis sur les coussins au sol. Les plus grands s'approchaient avec curiosité. Tous semblaient attirés par la même promesse : celle d'une aventure à partager. Raconter des histoires à des enfants si jeunes est un exercice délicat. Leur attention est spontanée mais fugace. Il faut savoir l'accueillir, la guider et la renouveler sans cesse. Thibault y parvient avec une remarquable délicatesse. Les récits prennent vie grâce à une multitude de petits trésors : instruments de musique, objets sonores, chansons, marionnettes et jeux de voix. Chaque élément semble arriver au bon moment. Une marionnette apparaît et les regards s'illuminent. Un instrument résonne et les oreilles se tendent. Un refrain revient et les sourires fleurissent. Même les plus jeunes semblent percevoir qu'il se passe quelque chose de spécial. Mais ce qui m'a le plus touchée n'était pas seulement l'attention des enfants. C'était aussi celle des adultes. Pendant quelques instants, les téléphones disparaissent, les préoccupations du quotidien s'effacent. Parents et enfants partagent les mêmes émotions, les mêmes sourires, la même histoire. Et je dois reconnaître que moi aussi, je me suis laissée gagner par la magie du moment. Au fil du récit, je me suis surprise à sourire presque autant que les enfants, à attendre l'apparition d'une nouvelle marionnette, à écouter les instruments avec curiosité. Comme si une petite part de mon enfance avait discrètement repris sa place dans cette salle. C'est peut-être cela, au fond, la réussite de ces séances. Elles ne racontent pas seulement des histoires aux enfants. Elles offrent aussi aux grands la possibilité de retrouver, le temps d'un conte, leur capacité d'émerveillement. Et dans notre monde si pressé, ce cadeau-là est sans doute l'un des plus précieux.
- « Écrire le Facteur Cheval » à Rouen
Post de Pierre Raffanel - mai 2026 Vue de l'exposition "Ecrire le Facteur Cheval" au Village La Poste de Rouen © 2026 photo Pierre Raffanel Du 20 au 22 mai 2026, la salle Mont Saint-Michel du Village La Poste de Rouen a vibré au rythme de l’art brut et de la transmission. Sous l’impulsion de Sabrina Jajko, directrice de la communication Normandie (branche Services-Courrier-Colis de La Poste) et de son équipe composée de Laurine Davaine et Manon Bolz, l’exposition « Écrire le Facteur Cheval » a mis à l’honneur le travail de l’artiste franco-algérien Hakim Beddar, ainsi que les créations inspirées de collégiens d'Étrépagny. L’exposition est le fruit d’une collaboration étroite née en 2025 entre Poste Habitat Normandie et son directeur Antoine Cramoisan, l’artiste et les élèves du collège Louis Anquetin d’Étrépagny. Installé en résidence artistique dans l’ancien centre de courrier d'Étrepagny - un lieu chargé de symboles puisqu'il s'agit du bureau de poste où Sabrina Jajko a débuté sa carrière comme jeune factrice - Hakim Beddar a partagé son art avec les habitants et les collégiens en les initiant à la gravure. Ensemble, ils se sont plongés dans l’histoire singulière du Facteur Cheval, ce bâtisseur visionnaire dont l'œuvre est aujourd'hui ancrée dans notre patrimoine. Sabrina Jajko nous confiait :« Et si l’art permettait aussi de transmettre l’histoire, les valeurs et la mémoire collective ? C’est précisément ce que nous avons souhaité insuffler à travers cet événement. » Sabrina Jajko, Patricia Guérin, Antoine Cramoisan, Hakim Beddar et Sébastien Richez lors du vernissage "Ecrire le Facteur Cheval" le 20 mai 2026 © 2026 photo Pierre Raffanel Ce rendez-vous unique a marqué le coup d’envoi de la 9ᵉ édition du festival Au-delà des toits, qui propose 27 événements du 20 mai au 7 juillet 2026, avec pour point d’orgue une fresque monumentale de l’artiste Seth, rue Petit dans le XIXe arrondissement parisien. Patricia Guérin, directrice culture du bailleur social Toit et Joie – Poste Habitat a honoré de sa présence le lancement de cette exposition. Les visiteurs ont pu découvrir un ensemble d'œuvres faisant dialoguer passé, présent et imaginaire : La série de portraits en gravures réalisée par Hakim Beddar, explorant ses thèmes de prédilection : la mémoire, la résilience et la transmission intergénérationnelle. Les dessins et estampes des élèves, fiers de voir leur travail de l’année passée ainsi mis en valeur. Le prêt d’un tableau inspiré du Facteur Cheval, réalisé et prêté par Julien Cahagne, lui-même facteur à Sainte-Marie-des-Champs a apporté une dimension plus personnelle à cette exposition. Le 20 mai 2026, le vernissage a eu l’honneur de la présence et de l’intervention très appréciée de Sébastien Richez, historien contemporain. Ses éclairages culturels et historiques ont permis au public de redécouvrir le Facteur Cheval non pas seulement comme un artiste marginal, mais comme le symbole d'une culture postale profondément humaine et universelle. À travers cette exposition, le Groupe La Poste a réaffirmé sa volonté d'accorder une place essentielle à la culture, à l'accès à l'art et à la valorisation de son histoire. Estampes du Palais Idéal de l'artiste Hakim Beddar © 2026 photo Pierre Raffanel Hakim Beddar : plasticien et scénographe de formation, il a exercé pendant 5 ans en Algérie avant de s'installer en France. Il partage aujourd'hui sa vie entre création pure et pédagogie. Maîtrisant les techniques traditionnelles, il excelle dans l'art de l'estampe et de la gravure en techniques mixtes. Oeuvre de Julien Cahagne © DR © 2026 photo Pierre Raffanel Joseph Ferdinand Cheval : il naît le 19 avril 1836 à Charmes-sur-l’Herbasse, dans la Drôme, au sein d’une modeste famille de cultivateurs. Sa scolarité s’arrête tôt, à l’âge de 12 ans. Après un apprentissage de boulanger, il devient facteur rural à Hauterives et parcourt chaque jour de longues tournées de plus de 30 kilomètres. En 1879, à 43 ans, une pierre trouvée par hasard de sa tournée change le cours de sa vie. Fasciné par sa forme, il commence à ramasser et transporter, hors de ses temps travaillés, parfois jusqu’à 50 kilos par jour, des pierres aux allures étonnantes pour construire le « palais » dont il rêve. Au fil des années, Cheval édifie ainsi, seul, le Palais Idéal, une œuvre singulière, emblématique de l’art naïf. L’art naïf ou brut désigne un courant artistique créé par des artistes autodidactes, sans formation académique. Leurs œuvres se caractérisent souvent par des formes expressives, des couleurs vives, une abondance de détails et une perspective incorrecte mais pleine de poésie. L’art naïf est considéré comme un art de liberté, loin des codes officiels. Son Palais Idéal, aujourd’hui classé et ouvert aux visiteurs (260000 en 2025), demeure le symbole d’une créativité hors norme et de la persévérance d’un homme déterminé à faire exister son rêve. Joseph Ferdinand Cheval meurt le 19 août 1924 à Hauterives.
- « TATI 100 Bobines » fresque en cinémascope de Tibaï
Post de Pierre Raffanel - avril 2026 "Tati 100 Bobines" Fresque sur toile (acrylique) Tibaï ©1995 photo DR L’œuvre monumentale « TATI 100 Bobines » semble être bien plus qu'une simple fresque ; c'est un carrefour temporel où le 7ème art est disséqué par l’artiste Tibaï (Thierry Bailly) avec la malice d'un auteur de bande dessinée. Peinte en 1995 à l’acrylique, elle est un hommage aux Frères Lumière et une célébration du centenaire de l’histoire du cinéma avec Jacques TATI comme élément moteur du thème. Cette aventure artistique et technique a également été rendue possible grâce à la précieuse collaboration de l'artiste postier Frédéric Bauche (1959-2024). "Tati 100 Bobines" Fresque sur toile - partie gauche (acrylique) Tibaï ©1995 photo DR Cette toile en « cinémascope pictural » avec ses 8,65 mètres de long et 2,16 de hauteur adopte un ratio qui rappelle le format « panoramique ». Cette dimension impose au spectateur un travelling physique : on ne regarde pas la toile, on la parcourt, tout comme le regard suit le défilement d'une pellicule. L’artiste fait référence « aux cinémas de quartier, à ce cinéma qui faisait rêver à l’époque où les personnes allaient voir un spectacle : avec les court-métrages avant le film, les vendeuses de glace, l’entracte… ». Le réalisateur Jacques Tati habillé en « François le facteur » (personnage de fiction dans son court métrage de « L’école des facteurs » et son film « Jour de fête » en 1947) est "élément moteur" de bout en bout de la fresque de Tibaï. Tati, c'est l'observation du monde moderne avec un décalage poétique et burlesque. François le facteur sur son vélocipède est le personnage central de cette fresque, naviguant dans un monde trop technologique pour lui, il sert ici de fil conducteur (au sens propre comme au figuré) pour relier les époques. L'œuvre utilise le gag visuel, une spécialité de Tati, pour lier les genres cinématographiques. On peut y voir un parallèle avec la trame narrative du film « Jour de fête ». Chaque recoin de la toile raconte une micro-histoire. La métaphore y est omniprésente. Cette création est une hybridation, un mélange entre la culture "noble" (le musée, l'histoire de l'art) et la culture "populaire" (la BD, le cinéma, les effets spéciaux). Cette fresque est également une chronique du progrès : de la manivelle au pixel. Le parallèle établi entre les Frères Lumière et les images de synthèse (CGI computer generated imagery) montre l'évolution de la "magie" : de George Méliès et son artisanat, son théâtre filmé, ses illusions faites main à Steven Spielberg et l’avènement de l'ère du blockbuster, du numérique et de l'immersion technologique. Chaque élément, symbole ou manifeste "s'agencent chimiquement" évoquant plusieurs genres de l’histoire du cinéma (péplum, western, comédies musicales, fictions, films « culte »…). C'est une métaphore de la pellicule (argentique) qui devient ici une fusion artistique. A gauche de la toile, ce personnage haut en couleurs est issu de l’imaginaire de l’artiste, en hommage au 7e art, forme d’expression artistique « spectaculaire » et au cinéma italien. Sur la plage, tambour battant, nimbé d’images représentants une pléiade d’actrices et d’acteurs, il nous déclame : « Oyez, oyez. Amis des arts, césars et autres oscars ! Voyez donc maître Jacques dans tous ses états…nous faire son cinéma !! » Tout de go, François le facteur déroule de la pellicule de sa sacoche postale, sortant des kilomètres de rushs dévoilant un gigantesque manège. Le personnage facteur « Jacques Tati » nous emmène, réapparaissant plusieurs fois sur la toile dans des évocations de l’aventure cinématographique « jusqu’à l’arrivée où il pense avoir compris l’histoire du cinéma ». Il rentre, à gauche de l’œuvre, en plein jour dans une salle de cinéma ; il en sort, la projection terminée et à droite de la toile, tout heureux, un bras en l’air, l’auriculaire et l’index tendus en signe de liberté (« Rock on ») et il fait nuit ! "Tati 100 Bobines" Fresque sur toile - partie droite (acrylique) Tibaï ©1995 photo DR Puis, la pellicule nous révèle à la « loupe » le premier film d’Hollywood du réalisateur David Ward Griffith, film muet racontant les débuts de l’histoire de l’Amérique. S’ensuivent ensuite une myriade d’acteurs, de comédiennes et de réalisateurs qui s’y entremêlent : Simone Signoret, Yves Montand, Coluche, Arletty, Mae West, Al Jolson, John Wayne, Frank Sinatra, Marilyn Monroe, Greta Garbo, Laurel et Hardy, Buster Keaton, Robert Redford, Paul Newman, Takashi Miike, les frères Lumière observant le facteur Tati sur son vélo, tous phares éclairés… Mais également des personnages de fiction : l’oiseau du « Roi et l’oiseau » de Paul Grimault, la planète-visage du « Voyage dans la Lune » de Georges Méliès, le gorille géant King-Kong, les amoureux d’« Autant en emporte le vent », le robot futuriste du film en images de synthèse « Terminator 2 »...Des lieux mythiques : le plus grand cinéma du monde « le Gaumont-Palace » de la place Clichy avec ses 6000 places, « l’Hôtel du Nord », le manoir de Norman Bates de « Psychose » avec au pied des marches Robert Mitchum dans le film « La nuit du chasseur » de Charles Laughton, les immeubles de « Métropolis », le vélocross volant d’ «E.T.»… Illustration - carton d'invitation vernissage du 18 janvier 1996 - Exposition au bureau de Poste Paris la Boétie – Champs Elysées Paris VIIIe ©Tibaï ©1995 photo DR Cette œuvre semble être une véritable machine à remonter le temps. Elle transforme l'histoire du cinéma en un immense terrain de jeu surréaliste où la perspective n'est pas seulement spatiale, mais aussi historique. En une phrase, l’artiste Tibaï nous résume son œuvre : « « Oscar », vous avez parlé d’oscar ? Comme c’est bizarre. Mais non César vous n’y êtes pas, je parlais d’Art tout simplement. Drôle d’atmosphère ne trouvez-vous pas !? » Illustration "Tati 100 Bobines" Tibaï ©1995 photo DR Rétrospective et pérégrinations de la fresque « Tati 100 bobines » de Tibaï 1995- Réalisation de la fresque par l’artiste Tibaï (Thierry Bailly) sur toile, en un seul tenant, en 648 heures, assisté du peintre postier Frédéric Bauche (1959-2024). En collaborant avec Tibaï avec passion et rigueur dans la réalisation de cette fresque titanesque, il y a laissé son empreinte et sa sensibilité. Saluer aujourd'hui cette œuvre, c'est aussi rendre un vibrant hommage à sa mémoire et à son engagement de l'ombre. Cette réalisation commune fut le point de départ d'une amitié entre les 2 artistes qui durera jusqu'au décès de Frédéric Bauche. 18 janvier 1996 - Exposition pour la première fois au bureau de Poste Paris la Boétie – Champs Elysées dans le VIIIe arrondissement parisien sous la houlette de Gabriel Hentzen et Jean-Claude Sénat respectivement directeur de la Poste Paris-Nord et directeur d’établissement principal. Cette première monstration de la fresque de Tibaï fut parrainée par Philippe Druillet (dessinateur et scénariste) et Jean-Pierre Bénézit (galeriste et rédacteur du « dictionnaire Bénézit ») (Pour effectuer le transport de la fresque après l’exposition, la Maison Marin a été contraint de découper la toile en deux parties ne pouvant réaliser un châssis de quasi 9 mètres de long) 1996 Exposition au siège du Groupe La Poste à Boulogne Billancourt 1997 Exposition au festival du court-métrage de Clermont-Ferrand 1997 Cinquantenaire du film « Jour de fête » de Jacques TATI 1999 Exposition au Festival de Cannes (Pour l’occasion, une soudure est réalisée entre les 2 parties du tableau. Au décrochage de l’exposition, la fresque ayant été mal conditionnée est restaurée – réentoilée et renforcée par la Maison Marin) 2000 Exposition à Osaka lors du 1er Festival d’art contemporain franco-japonais (mise en place d’un ourlet blanc et d’œillets sur l’ensemble du pourtour) Exposition dans plusieurs festivals locaux 2007 Exposition à Sainte-Sévère-sur-Indre pour le centenaire de la naissance de Jacques TATI Exposition à la Cité des Artistes - Paris XVIIIe (tous les 2 ans)
- Six étudiants des Gobelins sublime la figure du facteur
Post de Pierre Raffanel - mai 2026 "Chère fin" (2025) Réalisation : Khéma Cousin, Lien Franckel, Laora Le Boursicot, Alissende Masson, Joséphine Mounier, Clément Saden. Musique & Univers Sonore : Jérémy Ben Ammar. Production : GOBELINS Paris. (Durée 7mn50) Pour leur projet de fin d’études, six étudiants du master concepteur-réalisateur de Gobelins - Paris (l’école de référence des arts visuels) ont choisi de poser leur regard sur une figure indissociable de notre quotidien, pourtant rarement mise en lumière : le facteur. Cette réalisation d’une grande sensibilité atteste sans conteste de la qualité des créateurs du cinéma d’animation français. À travers un voyage visuel d’une poésie rare, ce film intitulé « Chère fin » suit Ben, un postier de 60 ans, lors de son ultime tournée, au moment charnière où sonne l'heure de la retraite. L'origine de ce projet puise ses racines dans une expérience humaine profonde. C’est Alissende Masson, l’une des co-réalisatrices, qui en a insufflé la première idée. Après avoir travaillé plusieurs étés dans un service gériatrique, la jeune femme avait été profondément marquée par la transition délicate que vivent les personnes âgées à la fin de leur vie active. Ce moment précis où un chapitre majeur se clôt, emportant avec lui un cadre social et professionnel quotidien, est devenu le cœur de la réflexion de l'équipe. Pour illustrer ce sentiment vertigineux de fin de cycle, les étudiants ont immédiatement décelé la force symbolique du facteur. Personnage unique au sein de la société, il est à la fois un vecteur essentiel de communication et un témoin silencieux de nos existences. Au fil de sa carrière, il voit les enfants grandir, les familles évoluer et remarque les plus infimes changements du décor quotidien. Pourtant, malgré cette proximité de tous les jours, il maintient toujours une juste distance réglementaire : il n'est pas un intime. C’est ce paradoxe touchant que le film explore, révélant la solitude de cet homme le jour où les liens se coupent. Sur le plan narratif, « Chère fin » bascule habilement dans un univers onirique. On y suit Ben naviguant sur les flots d’un archipel surréaliste au guidon de son vieux vélo. Alors que l’échéance fatidique se rapproche de boîte aux lettres en boîte aux lettres, les émotions du vieil homme refont surface, l’entraînant dans une exploration mélancolique et douce de ses propres souvenirs. Le film interroge avec beaucoup de délicatesse le devenir de l'artisan une fois l'uniforme et le vélo remisés. Que ressent-on lorsque ce qui a été fait par pure vocation s'arrête définitivement ? Heureusement, portés par la bienveillance des résidents de l’archipel, le spectateur et le protagoniste réalisent ensemble que la fin de ce cycle n’est pas une disparition, mais une sublimation des expériences passées, ouvrant la voie à un nouveau commencement. Clément Saden, un des co-réalisateurs confie dans un interview du magazine Forum du Groupe La Poste l’implication qu’il a fallu en termes de travail pour la création d’un tel projet : « En animation 100%, le temps est notre matière première. Nous sommes partis d'une page totalement blanche. Rien que la phase d'écriture et de réflexion a duré trois mois pour traduire l'histoire en images, définir l'univers visuel et concevoir le storyboard (le découpage plan par plan). En animation, impossible d'improviser un plan de coupe au dernier moment ; chaque image doit être pensée et créée de A à Z. Au total, la préproduction, la production et la postproduction nous ont demandé neuf mois de travail intensif. » Sorti à l'automne 2025, le film cumule déjà près de 200 000 vues sur YouTube et commence à briller à l'international, notamment avec un premier prix décroché à Tokyo. A noter une vibrante partition sonore signée Jérémy Ben Ammar. Naviguant entre surréalisme et réalisme social, « Chère fin » est une œuvre universelle sur le temps qui passe, la transmission et la beauté des fins de cycle. Un film de fin d'études qui sonne, pour ces six réalisateurs, comme le début d'un avenir très prometteur. "Chère fin" (2025) Production : GOBELINS Paris. Le Pitch de "Chère fin" film d'animation : Une dernière tournée sur les flots de la mémoire Le synopsis : Ben entame sa dernière tournée de livraisons à travers l’archipel surréaliste qu’il a parcouru toute sa carrière. Accompagné de son vieux vélo qui glisse sur les flots et de son journal de bord, il voit, de livraison en livraison, ses émotions refaire surface. Face à la nostalgie de ses souvenirs et grâce à la bienveillance des résidents, Ben va réaliser que la fin de ce cycle n’est que le prélude d’un nouveau commencement. Réalisation : Khéma Cousin, Lien Franckel, Laora Le Boursicot, Alissende Masson, Joséphine Mounier, Clément Saden. Musique & Univers Sonore : Jérémy Ben Ammar (Composition, conception sonore et mixage). Production : GOBELINS Paris (Suivi par Fahim Boukhelifa). Distribution : Miyu Distribution (Luce Grosjean). Le court-métrage complet ainsi que les coulisses du projet (making-of) sont disponibles sur les réseaux sociaux officiels de l'équipe et sur leur compte Instagram @cherefin.gobelins "Chère fin" (2025) Réalisation : Khéma Cousin, Lien Franckel, Laora Le Boursicot, Alissende Masson, Joséphine Mounier, Clément Saden. Production : GOBELINS Paris.
- Calder face à Calder
Regards croisés sur deux gouaches d'Alexander Calder (1898-1976) Post de Pierre Raffanel - avril 2026 Alexander CALDER début 1974 ©DR 1974 photo J. Berteau L'intention de cette présentation est de mettre en lumière un aspect crucial, mais parfois éclipsé, du travail d'Alexander Calder : sa pratique picturale, et plus particulièrement ses gouaches. Si l’artiste est mondialement célébré pour l'invention du mobile et la tridimensionnalité, ses œuvres sur papier ne sont pas de simples études préparatoires, mais une extension bidimensionnelle de ses recherches sur le mouvement, l'équilibre et le cosmos. La confrontation de l’œuvre de 1964 (issue des collections de la Calder Foundation et exposée à la Fondation Vuitton lors de l’exposition « Calder. Rêver en équilibre » en 2026) et de l’œuvre de 1974 (popularisée en couverture de la revue Arts PTT en 1974), nous révèle des similitudes évidentes. Pourtant, en dix ans, le langage plastique de Calder s'est épuré, passant d'une abstraction vibrante et texturée à une composition graphique radicale, presque pop, qui s'inscrit pleinement dans la culture visuelle des années 1970. « Untitled » gouache et encre sur papier (1964) ©Alexander CALDER © Foundation Calder - New York ©2026 photo Pierre Raffanel L'œuvre « Sans titre » de 1964 (exposée à la Fondation Louis Vuitton du 15 avril au 16 août 2026) Cette période coïncide avec la consécration de ses "stabiles" en Europe et le dialogue formel initié plus tôt avec l'abstraction et les volumes de ses contemporains. Dans ses œuvres du milieu des années 60, Calder sature encore l'espace de lignes sinueuses, de spirales terrestres et de projections de couleurs (souvent des superpositions de rouge, de bleu et de jaune vibrants, rehaussés de noir). La texture y est plus lourde, presque organique. Le plan pictural capte l'énergie cinétique brute. Cette composition datée de 1964 repose sur ses fondamentaux iconographiques devenus de véritables signaux : des cercles parfaits (rouges, bleus, noirs) évoquant des astres, et des aplats d'une netteté parfaite. Le mouvement ne naît plus du geste ou de la texture, mais de la tension géométrique entre les formes pures suspendues sur le blanc du papier, faisant écho immédiat à ses mobiles. Gouache monogrammée - mars 1974 - 46.5 x 39 cm ©Alexander CALDER Couverture de la revue Arts PTT n° 67 de mars 1974 (rédacteur en chef : Maurice Bruzeau) (Don à La Société Artistique - Président : Emile Simon) ©photo Pierre Raffanel L'œuvre « Sans titre » 1974 (couverture de la revue Arts PTT n° 67 de mars 1974) Conçue pour la revue associative Arts PTT parmi 3 projets proposés (fondée en 1949 par la Fédération La Société Artistique de La Poste et Orange), cette œuvre illustre la volonté de Calder de démocratiser son art à la fin de sa vie, en touchant un public plus large que celui des galeries d'art contemporain. Dix ans plus tard, l’artiste s’inspire du « style » de la gouache précédemment décrite : cercles et aplats similaires (rouges, bleus, noirs). Ces 2 réalisations attestent de la capacité de Calder à dépasser le volume : il parvient à faire "danser" une surface plane sans l'aide du vent ou de la physique. Réunir ces deux jalons temporels permet de célébrer un Calder acteur d'un art moderne accessible, ancré dans le quotidien, d’une abstraction sémiotique et populaire. Chez cet artiste, la gouache n'est pas un médium de second plan : c'est un laboratoire quotidien, rapide et spontané, qu'il pratique surtout le matin pour "se mettre en train" avant d'attaquer le travail du métal. Dans les années 1960 et 1970, sa technique s'affine pour devenir une véritable signature visuelle. La palette chromatique de ses 2 œuvres sur papier met en exergue la pureté des « primaires ». Calder utilise une palette extrêmement restreinte et immédiatement reconnaissable. Il refuse les nuances subtiles, les dégradés ou les mélanges complexes. Il applique la couleur pure, sortie du tube. Le noir (l'ossature) : C'est le liant de ses compositions. Le noir sert à tracer les lignes de force, les spirales, ou à créer des masses lourdes (sous formes de disques) qui ancrent la composition, à l'image des structures de ses stables. Le rouge (la vibration) : Ce sont ses couleurs de prédilection. Le rouge de Calder (souvent un rouge de cadmium) est chaud et éclatant. Le bleu (l'espace) : Utilisé de manière plus parcimonieuse, souvent pour figurer des éléments célestes ou introduire un contrepoint froid aux aplats de rouge. Le blanc du papier (le vide) : Chez Calder, le blanc n'est pas un fond neutre, c'est un espace actif. C'est l'équivalent de "l'air" dans lequel bougent ses mobiles. La gouache (souvent mêlée à de l'encre de Chine pour les noirs) offre à Calder la matité et l'opacité dont il a besoin pour créer des contrastes violents. Calder peint vite. On observe souvent, notamment dans les œuvres de 1964, des projections accidentelles, des coulures ou des traces de pinceau visibles. Cela donne à la gouache une énergie sauvage que l'on ne retrouve pas dans ses sculptures rigides. À mesure qu'on avance vers les années 1970, son geste se fait plus graphique et appliqué : une évolution vers l'aplat parfait. Les formes (cercles, formes totémiques, vagues) deviennent des aplats lisses et denses. C’est cette netteté quasi-sérigraphique qui a permis à l’œuvre de 1974 d'être si facilement transposée en couverture de la revue Arts PTT. Le support : il utilise des papiers épais, souvent du papier chiffon ou du papier aquarelle à fort grammage, capables d'absorber de grandes quantités d'eau sans gondoler, ce qui donne ce rendu très mat et velouté propre à ses gouaches tardives. En résumé, la technique de Calder à cette époque repose sur un paradoxe : la force d'un impact graphique immédiat (couleurs primaires saturées, formes géométriques simples) combinée à la vibration du fait-main (lignes parfois tremblées, épaisseurs de gouache variables). C'est ce qui rend ses papiers si vivants et indissociables de ses sculptures. Exposition « Calder. Rêver en équilibre » à la Fondation Louis Vuitton du 15 avril au 16 août 2026 en partenariat avec la Calder Foundation et le Whitney Museum of American Art.
- Entretien avec Josette RASLE, commissaire d'exposition
Propos recueillis par Pierre RAFFANEL en septembre 2025 Josette RASLE ©photo DR Quid de ton parcours « postal » ? Et de ton parcours associatif : secrétaire générale de la Société littéraire de La Poste et rédactrice en chef de la revue Missives ? Josette Rasle : J’ai débuté ma carrière postale aux chèques postaux à Orléans où je suis restée un peu plus de deux ans, en faisant la permanence à la bibliothèque à l’heure du déjeuner. Les bibliothèques des PTT étaient des mines. Il y avait vraiment un fonds incroyable. Je suis arrivée à Paris fin 1982 pour m’occuper de la Société littéraire que j’ai ouverte à de nouvelles activités. Avec quelques membres du Conseil d’administration et des délégués nous avons pensé qu’il fallait faire évoluer la revue, changer son titre un peu vieillot, son aspect… et cela a donné ce que tu sembles bien connaître. As-tu fait un parcours d’études en lien avec l’art ? J.R. : Non je suis une autodidacte qui a toujours eu la passion de l’art et de la littérature. Quelle est l’exposition au musée postal dont tu as été commissaire et qui t’as le plus marquée ? Et d’une exposition durant tout ton parcours ? J.R. : Toute exposition est marquante car chacune nécessite un travail et une réflexion différente. Une exposition monographique ne se travaille pas comme une exposition collective ou une exposition à caractère « historique ». Ma première exposition, je l’ai consacrée à Hervé Télémaque qui était un ami. Il m’a fait confiance. Et tout s’est passée dans la plus grande des complicités. Travailler avec un artiste encore vivant c’est passionnant si cela se fait dans l’écoute et le respect de la parole de chacun. Une exposition se fait aussi avec toute une équipe : de la direction qui doit approuver le projet à l’équipe technique qui doit être efficace et bienveillante. Ce qui était le cas. Je dois dire que j’ai eu de la chance car les différents directeurs avec qui j’ai travaillés étaient ouverts à la nouveauté. De même que la responsable de la communication et l’attachée de presse. J’ai beaucoup appris des artistes. Avec Nils Udo – que j’ai rencontré à La Réunion où nous avions été invités en même temps : lui pour créer une œuvre moi pour mener un atelier sur le Facteur Cheval, notre échange a été vivifiant et très amical. J’ai beaucoup aimé consacrer une exposition au Facteur Cheval. J’ai de magnifiques souvenirs là encore avec Christophe Bonin qui était le directeur du Palais Idéal, avec la plasticienne polonaise Gabriela Morawetz qui avait fait toute une installation de photos et de voiles. C’était magique. Avec le Musée (grâce au service de la communication) et Le Palais nous avons organisé bon nombre d’événements. Notre collaboration se poursuivra d’ailleurs bien après cette exposition. Je pourrais aussi citer l’exposition hors-les murs L ’art fait ventre réalisée au petit musée du Montparnasse avec, pour l’accompagner, des manifestations dans la charmante allée, notamment des petites cantines concoctées par l’artiste/ cuisinière Brigitte de Malau en clin d’œil à la cantine de Marie Vassilieff qui nourrissait Picasso, Braque etc… pendant la guerre. Avec Martine Morel, directrice de la communication, nous avons dû batailler. Nous avons vécu quelques heures chaudes mais nous ne regrettons rien. Et puis nous avions la confiance et le soutien de Mauricette Feuillas, notre directrice. Cependant l’exposition la plus difficile à réaliser a été « Aragon et l’art moderne », pas à cause de la personnalité de l’écrivain mais parce que le Musée de la Poste n’est pas le Centre Pompidou. Il a donc fallu ouvrir mon carnet d’adresse et le carnet d’adresse des amis, pour obtenir certains prêts d’une très grande valeur. Je n’ai pas toujours pu montrer ce que j’aurais aimé montrer mais bon je suis fière que ce soit le musée de La Poste qui soit à l’origine de cette célébration. Les deux autres mousquetaires du surréalisme avaient eu leur exposition, manquait le troisième qui est tout de même l’un de nos plus grands écrivains. Mais ceci dit, j’ai trouvé de la joie à concevoir, à réaliser tous mes projets (Lonné et Verbena, José Abad, Chaissac Homme de lettres, Chaissac et Dubuffet travaillée avec le Musée des Sables d’Olonne, Gleizes et Metzinger dont l’exposition a été reprise par le Musée de Lodève, Bernard Rancillac, etc.…) Josette Rasle et Kashink devant la palissade du Musée de la Poste qu'elle vient de peindre dans le cadre de l'événement " Ralentir Street art 2016-2019" en co-commissariat avec Céline Neveux ©photo DR As-tu eu des rencontres singulières dans ta vie ? Des « moments charnières » dans tes expériences professionnelles ? J.R. : Oui beaucoup. J’ai été en prise avec énormément de gens de toutes sortes, en France et à l’étranger. Les numéros spéciaux que j’ai créés m’ont amené à travailler avec des écrivains, des artistes, des philosophes, des sociologues, des comédiens, des directeurs de théâtre, de musées, des géographes, des ambassades etc., à faire des déplacements, notamment avec le Festival Est-Ouest de Die qui, à l’époque, avait centré ses échanges sur les pays de l’ancien bloc de l’Union Soviétique. Nous tentions de dénicher les perles rares qui participeraient en France au Festival. Une manne pour ces pays fermés. Il y avait toujours de belles découvertes dans des lieux souvent inattendus, coupés de tout. Chaque numéro spécial a été pour moi un voyage. Le travail que j’ai entrepris pendant deux ou trois ans avec Chomo, un artiste singulier qui vivait en ermite dans la forêt de Fontainebleau a été une aventure passionnante. L’Asie centrale, la Sibérie… mais aussi André Degaine, ce postier fou de théâtre, le facteur Jean-Louis Toussaint qui faisait chanter les timbres etc… Tous ont contribué à leur façon à rendre mon travail – que je n’ai jamais considéré comme tel - passionnant. Je m’intéressais beaucoup aux cultures dites minoritaires et j’ai souvent axé les numéros spéciaux sur elles tout en les accompagnant à leur sortie de rencontres de plusieurs jours qui se déroulaient au Studio Raspail. Là aussi j’ai des souvenirs forts. Mais j’ai aussi créé des numéros spéciaux adhérents et des ateliers d’écriture, des prix etc… avec l’aide d’Anne-Marie Bence et de Martine Rauzet ; j’avais le même plaisir à travailler avec mes collègues. Rester au plus près de la vie, qu’elle soit sur votre territoire ou à des milliers de kilomètres. Regarder ce que fait l’autre, essayer de comprendre sans jugement hâtif. Au musée de la Poste, l’aventure a continué différemment, de façon plus resserrée mais tout aussi intense. Qu’est-ce qui t’a amené à écrire cet ouvrage « écrivains et artistes Postiers du monde » en 1997 ? J.R. : En fait, je voulais faire une exposition de quelques artistes et écrivains français et étrangers qui ont travaillé à La Poste, ponctuellement ou qui y avait fait carrière. Mon intention était de montrer que les PTT avait été un vivier de créateurs depuis toujours. J’avais rencontré la directrice de la Halle St Pierre qui avait trouvé l’idée intéressante et qui faisait sens dans ce musée puisqu’on pouvait ranger bon nombre de ces artistes sous la bannière art naïf ou art brut. Mais elle est partie quelques mois après, avant même que nous ayons pu mettre en route le projet. Il faut dire que la Halle Saint-Pierre n’était pas le musée que l’on connaît aujourd’hui. Sa remplaçante qui s’était montrée enthousiaste à son arrivée a peu à peu changé d’avis, ayant trouvé des projets qui lui tenaient plus à cœur et qui étaient les siens. De deux choses l’une où je remisais au placard ce travail que j’avais bien avancé ou alors je transformais le projet en livre. Ce qui n’est pas du tout la même chose mais bon… J’ai alors reçu le soutien d’André Darrigrand qui, en plus de ses fonctions de Directeur Général du groupe, était aussi Président de la Société Littéraire. Ce livre t-a-t-il permis de découvrir des artistes postiers dont tu n’avais pas eu écho ? Ce livre n’étant pas une anthologie, comment as-tu opéré pour faire ta sélection d’artistes ? J.R. : Quelques-uns, notamment l’Espagnol Vicente Perez Bueno, le Mexicain Hermenegildo Bustos…. Je connaissais Bastien-Lepage tellement prisé par les artistes scandinaves, Vivin, Rimbert, Lonné, Verbena, Mac Nab, F.A.Cazals dont j’ai fait rééditer le Jardin des ronces pour le 100ème anniversaire de la Société littéraire. … mais mon intention était ailleurs. Il ne s’agissait pas pour moi de dresser un inventaire de tous les postiers écrivains ou artistes qui s’étaient distingués ou se distinguaient dans ces domaines, il s’agissait plutôt de montrer comment un métier, une entreprise comme les PTT dont l’humain était au cœur de leur mission – relier les hommes par la voix ou la correspondance– pouvait influencer les comportements, l’imaginaire de ceux qui en avait la charge. Montrer comment celle-ci permettait, voire suscitait, la créativité du personnel qui avait par ailleurs la chance de s’exprimer par le biais de multiples associations souvent créées par des responsables au plus haut niveau qui avait à cœur de tisser un lien au sein de l’entreprise. Ce secteur associatif des PTT est un phénomène assez unique, cité en exemple dans le rapport qu’avait commandé Jack Lang sur la culture dans la Fonction publique. Les propositions de ces associations étaient souvent exigeantes. Et cela donne raison aux travaux d’Isabelle de Lajarte que tu m’as évoqué et que j’ignorais. "Ecrivains et artistes postiers du monde - Maîtres de Poste XIX - XX siècles" de Josette RASLE ©1997 Ed. Cercle d'art - Paris En 1991, dans son étude sociologique « Les peintres amateurs », Isabelle de Lajarte a consacré un chapitre étayé aux peintres amateurs postiers. Elle révèle en effet qu’il y a une proportion plus élevée de peintres « engagés » dans leur activité artistique par rapport aux autres groupes de peintres amateurs et que 10% d’entre eux (sur les 1500 adhérents de la fédération Société Artistique en 1991) ont un déroulement de carrière assez intéressant pour qu’on s’y attarde ? Qu’en penses-tu ? J.R. : Je ne connais pas son étude mais je suis à peu près sûre que ses réflexions rejoignent les miennes mais en tant que sociologue elle a certainement approfondi et analysé des aspects que je n’ai fait qu’effleurer. En 1989, pour célébrer la Révolution française, nous avions constitué un petit groupe d’associations émanant de divers ministères : les Finances, l’Agriculture… et je dois dire que le secteur des PTT était le plus étoffé. Même si des choses intéressantes se passaient chez eux, il n’y avait pas cette diversité. Ton livre chronique les postiers artistes et écrivains, pourquoi ce choix de domaines d’expression ? J.R. : Pour moi l’un ne va pas sans l’autre. J’ai toujours allié les deux, que ce soit dans Missives ou dans ma vie personnelle. Dixit ton édito de 1997 « les PTT sont depuis toujours une pépinière de talents ». En 2025, y a-t-il autant d’artistes postiers qu’en 1997 ? Existe-t-il actuellement une culture PTT, « pététiste » comme l’aimait à le dire René Rimbert ? J.R. : L’entreprise a beaucoup changé depuis la séparation de La Poste et de France Télécom et avec elle son esprit. Beaucoup d’employés se sont sentis trahis par la réforme qui remettait en cause le service public, leur façon de travailler, le développement de leur carrière. Le secteur associatif en a d’ailleurs pâti. Des délégués – tous bénévoles – qui assuraient la liaison entre les régions et le siège social ont remis leur démission. Peu à peu on a compté au sein des associations plus d’adhérents extérieurs que d’adhérents internes. La Poste et France Télécom continuaient cependant à leur verser des subventions. Dans ces conditions, il est devenu plus difficile de repérer les postiers et télécommunicants singuliers. Le profil du personnel a aussi peu à peu évolué. Les mentalités aujourd’hui ne sont plus les mêmes et il n’y a plus vraiment le sentiment d’appartenance à l’entreprise. Peut-être subsiste-t-il encore à la Poste – on le perçoit dans des actions menées par la Fondation du groupe, mais à France Télécom je ne crois pas. Depuis les années 80-90 il y a eu une forte « démocratisation » des activités de loisirs, culturelles ou artistiques. Quel est ton avis sur l’évolution de la pratique picturale amateur des postiers ? J.R. : Il m’est difficile de répondre à cette question car en rejoignant le Musée de La Poste j’ai perdu contact d’une certaine façon avec le personnel. Je travaillais pour un public sans distinction de son appartenance à quoi que ce soit. Toutefois, si nul n’a apparemment plus besoin de l’entreprise pour exercer ses passions car un choix s’offre à lui à l’extérieur, ce n’est peut-être pas aussi simple et aussi mirifique. Il reste un pourcentage du personnel qui a besoin de ce partage, de cet échange entre collègues. J’ai pu le constater à travers la Fondation La Poste dont j’ai été membre du C.A. pendant plusieurs années. Des postiers lui soumettent des projets, à caractère culturel ou sociétal, fort intéressants à l’échelon de leur ville, de leur village ou s’engagent sur des Festivals ou autres qu’elle soutient. Une autre façon de s’impliquer et d’impliquer l’entreprise. Toi-même tu dois bien t’en rendre compte à travers l’association artistique. En lisant la revue que vous publiez, je ne vois pas qu’il y ait grand changement. Des rubriques nouvelles sont proposées qui répondent peut-être plus à ce que les postiers attendent aujourd’hui mais ce qui perdure et doit perdurer c’est l’organisation de salons qui leur permettent d’exposer leurs œuvres et ce dans toute la France. L’entre-soi s’il est fait dans un certain esprit - qui n’a rien à voir avec le repli sur soi – peut être stimulant, encourageant. Créer est une chose, montrer ses œuvres en est une autre. Et les difficultés pour trouver des « débouchés » sont aussi difficiles pour les amateurs que pour les artistes confirmés. Après la Seconde Guerre mondiale, la pratique artistique a été fortement encouragée au sein des entreprises. A l’époque, les dirigeants voulaient favoriser, entre autres objectifs, l’émergence d’une solidarité de classe et accorder de l’importance aux activités sociales dans le cadre professionnel. Cette tendance s’est inversée. Pourquoi la dimension artistique et culturelle tend à disparaitre des priorités de l’entreprise contemporaine et semble devenir accessoire dans un contexte de rationalisation et de performance ? J.R. : Ta réponse est dans ta question. La rentabilité, l’argent sont au cœur des préoccupations de tous les grands groupes – y compris ceux qui ont des missions de service public. Cette recherche de la rentabilité, de la performance à outrance participe à la déshumanisation de nos sociétés. C’est un choix politique et sociétal. La mondialisation, la concurrence, le toujours plus vite, le toujours plus quelque chose sont un cancer qui ronge et laisse sur le bas-côté de la route toute une population qui n’a pas ni les clés ni les moyens de réagir. La culture, en général, est un moyen d’épanouissement de l’être humain, une élévation de l’esprit mais elle est aussi un moyen de contestation d’un ordre établi ; elle ne disparaît pas seulement des entreprises (dont on peut contester avec raison que ce soit leur mission) mais de la société civile. Il n’y a qu’à voir le budget consacré à la culture au niveau national et régional. Il n’a jamais été aussi bas. Les années Lang sont loin derrière nous. Peut-on parler de la même manière des artistes professionnels et de ces artistes qui exercent parallèlement à leurs travaux créatifs une activité alimentaire ? J.R. : Ce n’est pas parce qu’on expose dans une galerie et qu’on a une reconnaissance du monde artistique professionnel que l’on a la vie facile. Il n’est pas rare que des artistes professionnels aient une activité alimentaire. Ils sont professeurs aux Beaux-arts ou dans des écoles ou assistants etc… Si l’écriture ne nourrit pas son homme, c’est souvent vrai aussi pour l’art. Je connais bon nombre d’artistes de valeur qui vivent très chichement. Il y a beaucoup d’appelés mais peu d’élus par le marché de l’art qui se complexifie de plus en plus et qui devient de plus en plus une affaire de spéculation. C’est la raison pour laquelle, il faut créer des lieux alternatifs, des rencontres.... Dans quelle mesure Henri Raynal a-t-il contribué au travers de la revue Arts PTT de la Société Artistique à la notoriété d’artistes postiers et ce, malgré que le monde de l’art n’ait pas vraiment pris et ne prenne toujours pas au sérieux ces parutions les concernant ? J.R. : J’ai beaucoup de respect et d’amitié pour Henri Raynal qui est un écrivain inclassable. Son œuvre souvent jugée complexe et par trop hybride, reçoit un soutien grandissant et mérité de la part de philosophes, de penseurs de tous les âges. Sa vision du monde, son enthousiasme pour ce qui est, sa façon si personnelle de célébrer l’univers, la diversité qui pour lui est adoration de l’Un, est de plus en plus et de mieux en mieux partagée. Henri a donné beaucoup de son talent et de son temps pour essayer de rendre visible certains postiers et nul doute que sa voix a eu un écho auprès de galeries, de critiques d’art qu’il fréquentait. Il a beaucoup fait aussi pour informer, guider ses collègues dans cette jungle de l’art et sa rubrique dans Arts PTT était toujours intéressante même si ses goûts n’étaient pas toujours les miens. Et ce que j’aime chez lui, c’est sa ferveur, sa générosité et sa volonté de défendre les artistes qu’il aimait, qu’ils soient connus ou totalement inconnus. Tu m’as évoqué le fait que la revue Post’art (anciennement Arts PTT) pourrait faire des portraits de postiers singuliers quel que soit leur domaine ? Peux-tu m’en dire plus… J.R. : C’est une idée qui n’est pas nouvelle mais qui a le mérite de mettre en avant un postier passionné par un domaine. C’est toujours intéressant de partager ses passions et de donner à voir un autre visage d’une personne. Affiches des expositions "Gaston Chaissac" "Aragon et l'art moderne" "Facteur Cheval " -Commissariats Josette Rasle ©Musée de La Poste Commissariats d’expositions au musée postal de Josette Rasle - Hervé Télémaque, du coq à l’âne (Musée de La Poste, 2005) - Deux postiers singuliers : Raphaël Lonné, Pascal Verbena (Musée de La Poste du 1er octobre 2005 au 11 février 2006) - Gaston Chaissac, homme de lettres (Musée de La Poste, 2006) - Marc Pessin, au cœur de l’écrit (Musée de La Poste, en collaboration avec la revue Missives) - Avec le facteur Cheval (Musée de La Poste, 2007, en collaboration avec le Palais Idéal du Facteur Cheval) - Charles Lapicque, une rétrospective (Musée de La Poste, 2008) - José Abad, du timbre à la sculpture (Musée de La Poste, 2009) - Le Bestiaire d'André Masson (Musée de La Poste, 2009) - Aragon et l'art moderne (L'Adresse Musée de La Poste, 2010) - Nils-Udo – Nature, rétrospective (L'Adresse Musée de La Poste, 2011) - Gleizes et Metzinger, du cubisme et après (L'Adresse Musée de La Poste, 2012. Itinérance au Musée des beaux-arts de Lodève) - Chaissac-Dubuffet, Entre plume et pinceau (L'Adresse Musée de La Poste, 2013, (en collaboration avec l’Abbaye Sainte-Croix, Les Sables d’Olonne) - L'Art fait ventre (L'Adresse Musée de La Poste au Chemin du Montparnasse, 2014) - Faites vos vœux ! Ex-voto d'artistes contemporains (L'Adresse Musée de la Poste au Chemin du Montparnasse du 6 octobre 2014 au 3 janvier 2015) - Rétrospective Bernard Rancillac (Musée de La Poste à l’Espace Niemeyer, 2017, en collaboration avec le musée de l’Abbaye Sainte-Croix, Les Sables d’Olonne) Affiches des expositions "L'art fait ventre" "Ex-voto" Rétrospective Rancillac" - Commissariats Josette Rasle ©Musée de La Poste Autres commissariats de Josette Rasle - Raphaël Lonné, Centro de Bellas Artes, 2007 (Madrid -Espagne) - Le Facteur Cheval et Sir Edward James (Mexique) - Libres comme l’art – 100 ans d’histoire entre les artistes et le PCF (Co-commissariat avec Renaud Faroux, Espace Niemeyer, 29 novembre 2021 -29 janvier 2022) - A venir : 1936/2026 – Résonances (Co-commissariat avec Renaud Faroux, Espace Niemeyer, octobre 2026 – janvier 2027) Publications -Ecrivains et artistes postiers du monde - Maîtres de poste, XIXe-XXe (Ed. Cercle d’art – mai 1997) -Co-édition avec Dominique Brunet de plusieurs ouvrages de correspondances de Gaston Chaissac (Editions du Murmure, Gallimard et Claire Paulhan…) - Co-édition avec Renaud Faroux de Libres comme l’art-100 ans d’histoire entre les artistes et le PC, Editions de l’Atelier, 2022 - A paraître (en librairie le 21 août) : J’ouvre /Je ferme, Editions du Murmure, collection « Le Chant d’Orphée »
- Hommage au Facteur Cheval
Post de Pierre Raffanel (vernissage à Etrepagny ) Vernissage le 26 mai 2025 à Etrepagny : projet culturel de Poste Habitat avec le graveur Hakim BEDDAR et des élèves du collège Louis Anquetin en partenariat avec la Fondation La Poste, la ville d’Etrepagny et le ministère de l’Education nationale ©2025 photo Pierre Raffanel A l’occasion du centenaire de la mort de Ferdinand Cheval, plusieurs événements lui ont rendu hommage en 2024. En avril 2024, Philaposte célèbre le facteur Cheval au travers d’un timbre, inséré dans une planche qui laisse plus de place au dessin, réalisé par l'illustratrice spécialisée Sophie Beaujard, de Bourg-de-Péage dans la Drôme. Timbre du Facteur Cheval émis (avril 2024) par Philaposte ©2024 Création et gravure Sophie Beaujard d’après photo portrait Bridgeman Image Nous évoquerons également le projet culturel de Poste Habitat Normandie, mêlant art et histoire, à destination de ses locataires et des élèves du collège Louis Anquetin d’Etrépagny en étroite synergie avec l’artiste graveur Hakim Beddar. Ce projet artistique célèbre le centenaire de la disparition du Facteur Cheval, figure emblématique de l’art brut et des postiers. Jour du vernissage le 26 mai 2025, Hakim Beddar, la plaque à graver et gravures du Facteur. ©photo Pierre Raffanel L’artiste graveur Hakim Beddar a animé pendant plusieurs mois des ateliers d’initiation à la gravure et au calligramme, en lien avec cette figure, avec les jeunes du collège Louis Anquetin de la ville. Plusieurs visites de son atelier, un ancien centre de tri de La Poste réhabilité, ont été également organisées au fil des mois. Durant l’année scolaire 2024-2025 l’artiste, les enseignantes d’arts plastiques Amélie Coru et Lauriane Charière–Fielder et les collégiens ont interrogé le portrait et les maximes du Facteur Cheval via l’initiation à la gravure, l’écriture et le calligramme. A l’issu de ce projet, les œuvres créées ont été exposées lors de la 8e édition du Festival Au-delà des toits en 2025 et un carnet de timbres à l’effigie du Facteur Cheval, publié par Philaposte a permis d’immortaliser ce travail collaboratif. L’artiste Hakim Beddar a dédicacé le bloc de timbres lors du vernissage le 26 mai 2025 à Etrepagny en présence de quelques 150 personnes. Bloc de 4 timbres « Graver et écrire le Facteur CHEVAL » Estampe / Titre : Facteur Cheval ©2018 - Hakim BEDDAR ©photo Hakim Beddar ©ADAGP-Paris-2024 Dessins des élèves de la classe de 6eC du collège Louis Anquetil d’Etrepagny Ce projet d’éducation artistique initié par Patricia Guérin et mené par Poste Habitat Normandie, Antoine Cramoisan et son équipe, en partenariat avec la Fondation La Poste, la ville d’Etrepagny et l’Education Nationale illustre une fois de plus que la culture est un vecteur de lien social et de bien-vivre ensemble. Et peut-être, cerise sur le gâteau, a-t-il suscité des vocations artistiques dans les années à venir pour quelques élèves ... Bloc de 4 timbres « Graver et écrire le Facteur CHEVAL » Estampe / Titre : Facteur Cheval ©2018 - Hakim BEDDAR ©photo Hakim Beddar ©ADAGP-Paris-2024 Je vous livre quelques-unes des maximes de Ferdinand Cheval. qui ont inspiré les calligrammes et qui ont été la « base des travaux » des collégiens avec les portraits du Facteur, créés par l’artiste Hakim Beddar : « La vie sans but est une chimère » « Le travail fut ma seule gloire, l’honneur mon seul bonheur. » « Pour arriver au but, il faut être têtu. » « Les fées de l’Orient viennent fraterniser avec l’Occident. » « Ce que tu vois, passant, est l’œuvre d’un paysan. D’un songe, j’ai sorti la reine du monde. » « Ce monument est l’œuvre d’un paysan. Sous la garde des trois géants, j’ai placé l’épopée des humbles courbés sous le sillon. A la fraternité des peuples. » Photo in situ d’une des citations du Facteur Cheval (ici sur l'une des colonnes du Temple égyptien) ©photo DR Le « Palais idéal » est aussi une sorte de livre monumental, orné de multiples inscriptions, poèmes ou manifestes, offrant une réflexion sur la volonté, la mort, la fuite du temps. Presque toutes viennent directement du Facteur Cheval lui-même mais certaines citations sont issues d’autres plumes. Dessin « façade est du Palais idéal » de l’artiste Hakim Beddar. ©Hakim Beddar ©ADAGP-Paris-2025 ©photo Pierre Raffanel Post-scriptum : Anne-Marie Liger, dans la revue Art Ptt n°204 en septembre 2012, avait déjà évoqué dans son article « Etonnants bâtisseurs » ce représentant de l’art naïf et d’art brut pour l’anniversaire d’achèvement de son « Palais idéal ». Timbre du Palais Idéal du Facteur Cheval émis en avril 1984 par Philaposte © 1984 Création de Pierre Albuisson Palais Idéal et musée du Facteur Cheval 8 rue du Palais - 26390 HAUTERIVES
- Au pied du "mur poisson" : fresque de l'artiste urbain Florian Dejardin
In situ avec Florian Dejardin - Propos recueillis par Pierre Raffanel en octobre 2025 Post de Pierre Raffanel - mars 2026 Fresque « Mur poisson » - Reyniès - Montauban - Tarn et Garonne ©Florian DEJARDIN ©photo DR Le Street Art est souvent perçu comme un élan de spontanéité pure, une trace laissée à la hâte sur le béton. Pourtant, la réalisation d'une fresque de grande taille est un exercice de haute précision qui mêle ingénierie des matériaux, géométrie et narration. Pour comprendre ce processus méticuleux, nous avons suivi l’artiste urbain Florian Dejardin lors de la création de son œuvre « Le Mur Poisson ». Nous avons recueilli son témoignage. Son récit montre bien que derrière l'aspect spontané d'une fresque se cache une méthodologie rigoureuse, presque académique, adaptée aux contraintes du support urbain. Fresque « Mur poisson » ©Florian DEJARDIN ©photo DR 1. Préparer le dialogue avec le béton Florian Dejardin : « Le mur est apprêté lorsqu’il est brut de béton/ ciment, afin qu’il ne "boive" pas les pigments de la peinture en spray, ainsi les couleurs restent vives et ressortent plus franchement. » Pierre Raffanel : Avant même que la première goutte de couleur ne touche la paroi, un travail de préparation invisible est nécessaire. Le support n'est pas qu'une surface ; c'est un matériau vivant, poreux et exigeant. Sans cette sous-couche, la peinture s'enfoncerait dans les pores du ciment, perdant son éclat et sa durabilité. L'apprêt crée une barrière protectrice qui garantit la saturation chromatique. Il faut dompter la porosité du support : le béton et le ciment sont des matériaux très "assoiffés". Sans une couche d'apprêt (souvent une sous-couche acrylique), le liant de la peinture aérosol est absorbé, ce qui rend les couleurs ternes et "poussiéreuses". En isolant le mur, l'artiste garantit une saturation maximale des pigments. Fresque « Mur poisson » ©Florian DEJARDIN ©photo DR 2. L'esquisse, le tracé Florian Dejardin : « On trace les traits de construction avec une teinte plutôt neutre et assez claire, afin qu’une fois recouverts ceux-ci disparaissent en se fondant sous les couches plus soutenues. » Pierre Raffanel : Une fois le mur "apprêté", l'artiste doit projeter son dessin à grande échelle. C'est la phase la plus critique pour la structure de l'œuvre : concevoir l'ossature de la fresque, créer cette armature graphique, ce « squelette pictural» destiné à être recouvert par la « chair » de la couleur. L'utilisation d'une teinte neutre et claire pour l'esquisse est stratégique. C'est ce qu'on appelle souvent la mise en place au "grisaille" ou avec des couleurs "fantômes". Cela permet de valider les proportions à grande échelle, de corriger facilement les erreurs sans créer d'épaisseurs disgracieuses et s’assurer que le trait de construction ne "transperce" pas visuellement les couleurs finales. Fresque « Mur poisson » ©Florian DEJARDIN ©photo DR 3. L'équilibre entre préparation et improvisation Florian Dejardin : « Les artistes sont souvent prémunis d’esquisses plus ou moins finalisées pour la mise en place des différents éléments, une part d’improvisation est toujours possible (éléments de liaisons, fioritures, animations dynamisantes, mise en relief…) » Pierre Raffanel : Contrairement aux idées reçues, le street-artiste ne part pas à l'aveugle. Cependant, il laisse une porte ouverte à l'énergie du moment. Florian Dejardin souligne un point crucial : l'esquisse sur papier n'est qu'une base. Le passage du format A4 au mur de plusieurs mètres change la perspective. L'improvisation permet d'adapter l'œuvre à l'environnement direct (lumière, mobilier urbain, texture du mur). Fresque « Mur poisson » ©Florian DEJARDIN ©photo DR 4. La narration : quand le mur raconte une histoire Florian Dejardin : « Ici cartes postales ou photos s'envolent, des personnages s'en échappent, hommage à une région, au temps qui passe. Le peintre prend du recul, trace quelques lettres, dans l'esprit de la composition, empreintes graphiques volatiles. L'écriture, le verbe est l'homme. » Pierre Raffanel : Dans cette étape, la fresque quitte le simple domaine décoratif pour devenir narrative. Une fresque réussie n'est pas qu'une prouesse technique ; c'est un message. Pour « Le Mur Poisson », Florian Dejardin a intégré des éléments qui lient l'œuvre à son territoire et à l'humanité. L'utilisation de cartes postales et de lettrages ajoute une dimension temporelle et humaine. L'ajout d'éléments graphiques et volatiles transforme le mur en un poème visuel, où la typographie devient un pont entre l'artiste et le spectateur, une symbolique du mouvement et de l’éphémère. L'écriture : c'est la signature de l'intellect humain sur la matière brute. Dixit Florian Dejardin : "L'écriture, le verbe est l'homme". Fresque « Mur poisson » ©Florian DEJARDIN ©photo DR 5. La finition : l'œil de l’artiste Florian Dejardin : « Contours, dernières retouches et finitions, les peintres peaufinent et améliorent certains détails. » Pierre Raffanel : La dernière étape est celle du contraste et de la définition. C'est ici que l'œuvre prend sa profondeur finale. C’est souvent avec le "contour" (souvent noir ou de couleur foncée) que l’artiste redonne du punch à l'ensemble, faisant sortir les volumes et affirmant le style final. Le travail de Florian Dejardin sur « Le Mur Poisson » nous rappelle que l'art urbain est un artisanat exigeant. De la préparation chimique du support à la réflexion philosophique sur le "verbe", chaque coup de spray est le fruit d'une longue réflexion technique et artistique. Détail de la fresque « Mur poisson » ©Florian DEJARDIN ©photo DR Détail de la fresque « Mur poisson » ©Florian DEJARDIN ©photo DR Fresque « Mur poisson » ©Florian DEJARDIN ©photo DR #streetart #arturbain
- @ l’ère numérique avec Florence LAFONT
Post de Pierre Raffanel - mai 2026 « Quand l’écran s’allume elle peint sur sa tablette Toutes les couleurs sans pinceau qu’elle dit avec ses doigts. » Inspiré par le travail créatif de Florence Lafont, J'ai tapé sur mon clavier ces quelques vers du texte de Jean-René Mariani, légèrement adaptés pour la circonstance. J'aurais pu aussi intituler ce post : "Quand l'humanité flirte avec la créativité. " Démon et merveilles © Florence LAFONT Notre entrevue aurait pu être n’importe où… L’atelier de Florence est un nomade technologique. Le worshop de l’artiste numérique se déplace très facilement puisqu’il suffit d’un ordinateur portable, d’un logiciel de peinture numérique, d’une tablette et d’un stylet …Nul besoin d’une pièce dédiée, de chevalets, de pinceaux, de palettes, de tubes de peinture, de fixatifs …. L’ADN commun au « peintre traditionnel » et à l’artiste numérique c’est bien évidemment une bonne dose d’inspiration et de créativité. Il y a vingt-sept ans, Florence était enquêtrice à la Sofres et lors de remplissages « fastidieux » de questionnaires elle a commencé à griffonner des dessins « pour rompre la monotonie ». Ensuite Florence a été recrutée guichetière à la Poste, au back-office puis au middle-office de l’agence télévente du 3634 à Noisy-le-Grand. Courant 2020 elle a souhaité quitter la région parisienne pour changer de rythme de vie, se rapprocher de la nature et s’installe alors dans le Beaujolais. Aujourd’hui encore, Florence est chargée de clientèle à Fleurie dans une maison France Services hébergée par La Poste où elle s’épanouit pleinement. Comme elle le dit si bien : « Je suis attachée à l'esprit de service, je chéris l'humain humaniste et priorise toujours l'échange, le partage et le dialogue. » Acqua Di Somni © Florence LAFONT (dédicace réalisée spécialement pour la revue POST'ART n°5 - décembre 2020) Mais revenons au chant lexical de la passion de Florence : calques, pixels, stencil , palette d’outils, tablette Wacom Bamboo, logiciel ArtRage, stylet, écran, souris…tous ces termes qui définissent l’univers de la peintre numérique. Mais aussi d’autres mots plus habituels au monde pictural comme feutre, pastel, aquarelle, huile, dessin…car la pratique numérique n’a pas de réelle limite. Toutes les techniques « traditionnelles » de peinture peuvent être reproduites. On peut aussi, me suggère Florence, utiliser un dessin réalisé au crayon, le scanner pour l’importer dans le logiciel adéquat puis le transformer à loisir et à satiété, en superposant des « calques » que l’on pourrait définir comme des couches superposées ou des pochoirs. Ainsi les éventuelles corrections ou changements se font plus facilement que sur une « vraie toile » : la liberté de l’erreur en quelque sorte ! Femme © Florence LAFONT Florence puise son inspiration dans son quotidien ; quelquefois même au bureau elle crayonne des ébauches de futures œuvres. Suite à un drame personnel, Florence a eu l’idée de concevoir des « cartes de deuil périnatal » pour faciliter l’envoi d’un message de soutien aux parents ayant vécu la mort précoce d’un nouveau-né…Ses réalisations deviennent alors œuvres sociales, un art thérapeutique offrant des mots et des images là où le silence est souvent trop lourd. Un art comme passerelle vers ce qu’on n’ose pas dire, un médiateur discret entre ce que l’on ressent et les non-dits. Son double parcours est une magnifique illustration de la citation de Ralph Waldo Emerson qu'elle affectionne : « N'allez pas là où le chemin peut mener. Allez là où il n'y a pas de chemin et laissez une trace. » Cartes de deuil périnatal © Florence LAFONT ©photo Pierre Raffanel L’artiste Florence LAFONT, stylet à la main, la souris en attente...©2020 photo Pierre Raffanel
- Ces salons d’art contemporain qui transforment une ville en musée vivant
Post de Pierre Raffanel - 3 mai 2026 « Ils veulent être utiles à vivre et à rêver » (*) Imaginez une ville, un bourg, un village où, soudain, le quotidien s’efface devant l’imaginaire. Le temps d’un salon, les rues ne mènent plus seulement au travail, à l'école, à la boulangerie, chez l’épicier, les centres commerciaux mais vers des fenêtres ouvertes sur l’art. Pour ces communes, accueillir un salon annuel, c’est briser la routine urbaine. Les bâtiments publics perdent leur rigidité administrative pour devenir des écrins. Les salles de fêtes se transforment pour quelques jours en centre d’art contemporain. Le passant devient visiteur, l'habitant devient « critique d'art » le temps d’une immersion et d’une déambulation au cœur des œuvres des artistes professionnels et amateurs. Les passantes, les citoyens ne vont pas "au musée", c'est le musée qui vient à eux, en accessibilité libre et gratuite. Vernissage du 49 Salon de Saint Aubin les Elbeuf - Société des Artistes Elbeuf Boucle de Seine (SAEBS) (en premier plan - création de l'invitée d'honneur Delphine Devos) Le vernissage est souvent le point d'orgue de ces manifestations culturelles. Quelquefois même il y a un finissage. On y croise les élus, les artistes locaux, les curieux et les passionnés. C'est ici que le "musée vivant" prend tout son sens : contrairement aux galeries souvent froides et silencieuses ; ici on parle, on débat, on s'étonne à voix haute. La culture devient lien(s), crée des ponts entre les générations. Elle agit comme un langage commun, accessible à tous. Les œuvres exposées sont le point de départ d’un dialogue entre néophytes et artistes. Ces salons prennent des allures de bistrot parisien de la Belle Époque ! Chaque année, de nouveaux talents émergent, confirmant que la création est un mouvement perpétuel. Pour les artistes confirmés, c’est l’occasion d’une monstration de leurs nouvelles créations. Ces salons ne sont pas des simples juxtapositions de cadres, de réalisations en volumes ; ils sont une respiration nécessaire dans la vie d'une cité, une manière authentique de partager les aventures créatrices des artistes, d’échanges pluriels et de découvertes sans cesse renouvelées. 34 Salon de Peinture et de Sculpture de Maromme avec en premier plan une réalisation de l'invité d'honneur Laurent Levillain ( céramiste et sculpteur) En mai 2026, lors du 34e Salon de Peinture et de Sculpture de Maromme près de Rouen, Annie-Claude Ferrando nous confiait : « Monter une exposition collective est avant tout un véritable acte de création. Tout commence par un choix : celui de l’invité d’honneur. C’est le point de départ ; l’impulsion première de cette aventure. Alors l’imagination s’élance. Tout doit concourir à créer une émotion immédiate. Il faut que les visiteurs soient saisis dès leur arrivée dans la salle d’exposition. Mais cette vision rêvée est-elle réalisable ? C’est là qu’interviennent les techniciens, indispensables partenaires de cette manifestation culturelle. Dans un même temps, le service communication de la ville nous propose affiche et invitation, premières images visibles de l’exposition à venir. Puis, insidieusement, une légère angoisse s’installe. Aurons-nous suffisamment d’exposants ? Les œuvres seront-elles à la hauteur de nos attentes ? Rien n’est jamais acquis. Le jour du dépôt des toiles approche, suivi de celui, décisif, de la sélection par un jury. Et puis, ces étapes franchies, arrive le jour J. Techniciens, panneaux, spots, tableaux, sculptures, toute l’équipe des bénévoles de notre association, accompagnés d’amis venus prêter main-forte…On installe, on déplace, on ajuste, on doute…puis peu à peu la satisfaction s’installe. Les œuvres, presque magiquement, trouvent leur place. Malgré la fatigue, les sourires apparaissent : nous comprenons que, cette fois encore, une belle exposition est en train de naître. Enfin, les dernières sculptures sont posées, les tableaux accrochés aux cimaises, la numérotation achevée. Les spots s’allument et la lumière révèle, sublime, rassemble ! » 34 Salon de Peinture et de Sculpture de Maromme avec l'invité d'honneur Laurent Levillain L’art est la conjonction de trois choses : un créateur, un spectateur et une œuvre. Ces expositions collectives en sont la preuve tangible. L’occasion également de présentations d’une grande diversité de thématiques et de techniques : acrylique, pastel, huile, aquarelle, fusain, dessin, encre, céramique, émail, gravure, monotype, laque, vitrail...sculptures bois, métal, bronze… Lorsque l’art est vécu comme une expérience partagée, il permet d’affirmer le rôle des individus en tant que citoyens actifs plutôt que consommateurs passifs de culture. Chère lectrice, cher lecteur, votre prochaine visite d’un salon sera sans conteste la meilleure façon de vous imprégner des vibrations que procure la matière picturale, de vous procurer des émotions et des sensations d’émotions par la contemplation de réalisations en 3D et en 360° degrés. Peut-être aussi vous interrogerez-vous sur le rôle des artistes dans notre société en vous imprégnant de leurs visions poético-politiques de notre quotidien. 93 Salon national - Bastille Design Center - PARIS XI - La Société Artistique Fédération nationale Curation Pierre Raffanel ©photo Pierre Raffanel (*) Paroles extraites de la chanson "Utile" de Julien Clerc ( Paroles & musique : Etienne Roda Gil / Julien Clerc) ©EMI Music Publishing France, Sidonie, Sony/ATV Music Publishing LLC Rétrospectives des curations de Pierre Raffanel · Exposition itinérante « Le vert dans tous ses états » (Espace La Poterne – Paris XIIIe février 2021 & Galerie 3F – Paris XVIIIe mai 2021) 30 artistes · Exposition itinérante d’art posté Lettr’Art (Espace culture Maisons-Alfort - février mars 2021) (Centre Azureva Ile d’Oléron – octobre 2021) (Château de l’Hermine à Vannes – août 2021) 90 mail art · Rétrospective Gaston Sébire - peintre de la Marine (Lemnys La Poste –Paris XVe - mars à mai 2021) 20 tableaux · Exposition « Fruits et légumes ou la gourmandise » (Espace culture Siège La Poste –Paris XVe – juin à septembre 2021) 30 artistes · 93e Salon national (Bastille Design Center 700 m2 - Paris XIe - Fédération Société Artistique La Poste - décembre 2021) 110 artistes – 250 œuvres · Exposition « Dites-le avec des fleurs » (Espace culture DNAS Gentilly – février 2022) 20 artistes · Exposition d’art posté Lettr’Art (Espace culture Maisons-Alfort – octobre à décembre 2022) 70 mail art · 48e Salon libre national (Tour de la Défense et Greniers du Roy à Villemur-sur-Tarn - Société Artistique Midi-Pyrénées – juin 2022) 100 artistes – 130 oeuvres · « Paysages et territoires » 94e Salon national (Bastille Design Center 700 m2 – Paris XIe Fédération Société Artistique La Poste - juillet 2023) 90 artistes – 200 œuvres. · Rétrospective Pierre Lonchamp – « La fringale de vivre » (Espace culture Maisons-Alfort –septembre à décembre 2023) 20 tableaux · 49e Salon libre national - Abbaye de Vinetz à Châlons-en-Champagne & Espace culturel chapelle de Saint-Memmie (Fédération Société Artistique La Poste -mai 2024) 80 artistes – 110 oeuvres · Rétrospective d’art posté Lettr’Art (Châlons-en-Champagne – juin 2024) 130 mail art. 48e Salon libre national (Tour de la Défense à Villemur-sur-Tarn - juin 2022) ©photo Pierre Raffanel 48e Salon libre national (Greniers du Roy à Villemur-sur-Tarn – juin 2022) ©photo Pierre Raffanel 49e Salon libre national (Abbaye de Vinetz à Châlons-en-Champagne - mai 2024) ©photo Pierre Raffanel 49e Salon libre national (Espace culturel chapelle de Saint-Memmie - mai 2024) ©photo Pierre Raffanel « Paysages et territoires » 94e Salon national (Bastille Design Center 700 m2 – Paris XIe - juillet 2023) ©photo Pierre Raffanel 93e Salon national (Bastille Design Center 700 m2 – Paris XIe - décembre 2021) ©photo Pierre Raffanel











