Calder face à Calder
- Pierre RAFFANEL

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Regards croisés sur deux gouaches d'Alexander Calder (1898-1976)
Post de Pierre Raffanel - avril 2026

L'intention de cette présentation est de mettre en lumière un aspect crucial, mais parfois éclipsé, du travail d'Alexander Calder : sa pratique picturale, et plus particulièrement ses gouaches. Si l’artiste est mondialement célébré pour l'invention du mobile et la tridimensionnalité, ses œuvres sur papier ne sont pas de simples études préparatoires, mais une extension bidimensionnelle de ses recherches sur le mouvement, l'équilibre et le cosmos.
La confrontation de l’œuvre de 1964 (issue des collections de la Calder Foundation et exposée à la Fondation Vuitton lors de l’exposition « Calder. Rêver en équilibre » en 2026) et de l’œuvre de 1974 (popularisée en couverture de la revue Arts PTT en 1974), nous révèle des similitudes évidentes. Pourtant, en dix ans, le langage plastique de Calder s'est épuré, passant d'une abstraction vibrante et texturée à une composition graphique radicale, presque pop, qui s'inscrit pleinement dans la culture visuelle des années 1970.

L'œuvre « Sans titre » de 1964 (exposée à la Fondation Louis Vuitton du 15 avril au 16 août 2026)
Cette période coïncide avec la consécration de ses "stabiles" en Europe et le dialogue formel initié plus tôt avec l'abstraction et les volumes de ses contemporains. Dans ses œuvres du milieu des années 60, Calder sature encore l'espace de lignes sinueuses, de spirales terrestres et de projections de couleurs (souvent des superpositions de rouge, de bleu et de jaune vibrants, rehaussés de noir). La texture y est plus lourde, presque organique. Le plan pictural capte l'énergie cinétique brute. Cette composition datée de 1964 repose sur ses fondamentaux iconographiques devenus de véritables signaux : des cercles parfaits (rouges, bleus, noirs) évoquant des astres, et des aplats d'une netteté parfaite. Le mouvement ne naît plus du geste ou de la texture, mais de la tension géométrique entre les formes pures suspendues sur le blanc du papier, faisant écho immédiat à ses mobiles.

L'œuvre « Sans titre » 1974 (couverture de la revue Arts PTT n° 67 de mars 1974)
Conçue pour la revue associative Arts PTT parmi 3 projets proposés (fondée en 1949 par la Fédération La Société Artistique de La Poste et Orange), cette œuvre illustre la volonté de Calder de démocratiser son art à la fin de sa vie, en touchant un public plus large que celui des galeries d'art contemporain. Dix ans plus tard, l’artiste s’inspire du « style » de la gouache précédemment décrite : cercles et aplats similaires (rouges, bleus, noirs).
Ces 2 réalisations attestent de la capacité de Calder à dépasser le volume : il parvient à faire "danser" une surface plane sans l'aide du vent ou de la physique. Réunir ces deux jalons temporels permet de célébrer un Calder acteur d'un art moderne accessible, ancré dans le quotidien, d’une abstraction sémiotique et populaire. Chez cet artiste, la gouache n'est pas un médium de second plan : c'est un laboratoire quotidien, rapide et spontané, qu'il pratique surtout le matin pour "se mettre en train" avant d'attaquer le travail du métal. Dans les années 1960 et 1970, sa technique s'affine pour devenir une véritable signature visuelle. La palette chromatique de ses 2 œuvres sur papier met en exergue la pureté des « primaires ». Calder utilise une palette extrêmement restreinte et immédiatement reconnaissable. Il refuse les nuances subtiles, les dégradés ou les mélanges complexes. Il applique la couleur pure, sortie du tube.
Le noir (l'ossature) : C'est le liant de ses compositions. Le noir sert à tracer les lignes de force, les spirales, ou à créer des masses lourdes (sous formes de disques) qui ancrent la composition, à l'image des structures de ses stables.
Le rouge (la vibration) : Ce sont ses couleurs de prédilection. Le rouge de Calder (souvent un rouge de cadmium) est chaud et éclatant.
Le bleu (l'espace) : Utilisé de manière plus parcimonieuse, souvent pour figurer des éléments célestes ou introduire un contrepoint froid aux aplats de rouge.
Le blanc du papier (le vide) : Chez Calder, le blanc n'est pas un fond neutre, c'est un espace actif. C'est l'équivalent de "l'air" dans lequel bougent ses mobiles.
La gouache (souvent mêlée à de l'encre de Chine pour les noirs) offre à Calder la matité et l'opacité dont il a besoin pour créer des contrastes violents. Calder peint vite. On observe souvent, notamment dans les œuvres de 1964, des projections accidentelles, des coulures ou des traces de pinceau visibles. Cela donne à la gouache une énergie sauvage que l'on ne retrouve pas dans ses sculptures rigides. À mesure qu'on avance vers les années 1970, son geste se fait plus graphique et appliqué : une évolution vers l'aplat parfait. Les formes (cercles, formes totémiques, vagues) deviennent des aplats lisses et denses. C’est cette netteté quasi-sérigraphique qui a permis à l’œuvre de 1974 d'être si facilement transposée en couverture de la revue Arts PTT. Le support : il utilise des papiers épais, souvent du papier chiffon ou du papier aquarelle à fort grammage, capables d'absorber de grandes quantités d'eau sans gondoler, ce qui donne ce rendu très mat et velouté propre à ses gouaches tardives.
En résumé, la technique de Calder à cette époque repose sur un paradoxe : la force d'un impact graphique immédiat (couleurs primaires saturées, formes géométriques simples) combinée à la vibration du fait-main (lignes parfois tremblées, épaisseurs de gouache variables). C'est ce qui rend ses papiers si vivants et indissociables de ses sculptures.
Exposition « Calder. Rêver en équilibre » à la Fondation Louis Vuitton du 15 avril au 16 août 2026 en partenariat avec la Calder Foundation et le Whitney Museum of American Art.



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