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Cheval, un facteur inspirant

  • Sébastien RICHEZ
  • il y a 6 heures
  • 5 min de lecture

Post de Sébastien RICHEZ , docteur en histoire contemporaine

Comité pour l'histoire de La Poste

Propos recueillies par Pierre Raffanel


Retour sur le plus célèbre employé des Postes, qui consacra plus de trois décennies à la construction de son Palais Idéal dans la Drôme. Une œuvre monumentale sans équivalent, admirée par Picasso, Gaudi ou Niki de Saint Phalle...


© COCO peintre du Facteur Cheval au Palais Idéal  © 2012 Arimaj - Creative Commons Attribution. Dans le cadre de l'Exposition "Cent Regards d'Artistes" organisée  à Hauterives à l'occasion du Centenaire de la fin de construction du Palais Idéal.
© COCO peintre du Facteur Cheval au Palais Idéal © 2012 Arimaj - Creative Commons Attribution. Dans le cadre de l'Exposition "Cent Regards d'Artistes" organisée à Hauterives à l'occasion du Centenaire de la fin de construction du Palais Idéal.

En 1912, le facteur Cheval pose la dernière pierre de son Palais idéal. Il achève une œuvre de « 10 000 journées, 93 000 heures, 33 ans d’épreuves », comme il l’inscrit sur la façade Est du monument. Inhabitable, l’édifice du facteur Cheval est peuplé d’animaux de toutes sortes : pieuvre, caïman, ours, biche, éléphant, pélican… Mais aussi de créatures imaginaires ou mythologiques comme des géants et de fées. Pour créer ce fantastique bestiaire, le facteur Cheval a puisé son inspiration dans différents supports : cartes postales, photographies ou illustrations tirées de journaux comme Le Magasin pittoresque ou la Revue illustrée. Le « travail d’un seul homme », et modestement celui d’un « fils de paysan » précise-t-il, se défendant en tout cas de son vivant de toute qualité d’artiste.

Né le 19 avril 1836 à Charmes-sur-l’Herbasse (Drôme), Joseph Ferdinand Cheval, issu d’un milieu paysan, quitte l’école à l’âge de douze ans pour aider son père aux champs. Orphelin à dix-sept ans, il devient boulanger puis agriculteur. Le 12 juillet 1867, entre dans l’administration des Postes comme facteur. Affecté à Hauterives, il est chargé de la tournée de Tersanne, point de départ de son histoire. En avril 1879, il bute sur ce qu’il nommera sa « pierre d’achoppement ». Acte anodin, qui lui donne l’idée de créer son palais. Repérant les pierres durant ces trente kilomètres de tournée quotidienne, il retourne les ramasser une fois achevée [en effet, il lui est théoriquement interdit d’en transporter quand il s’occupe du courrier], parfois dans sa brouette. Il meurt le 19 août 1924 et est enterré à Hauterives (Drôme) dans la tombe monumentale qu’il s’était lui-même construite après avoir achevé son Palais idéal.

En 1969, André Malraux, ouvert au surréalisme par sa pensée artistique et humaniste, se résout enfin à classer l’œuvre de Cheval à l’inventaire des monuments historiques : il aura fallu un article de Jean Dutourd dans Le Figaro en 1968 sur la singularité de l’art naïf venant couronner les relances du jeune ministre des PTT Jacques Marette (1962-67) pesant dans la balance. Couronnement majeur ou reconnaissance intime pour Cheval, qui n’aurait de toute façon jamais pu imaginer cela de son vivant ? Son Palais est déjà devenu un socle de réflexion à des courants naissants, tout comme une source féconde d’inspirations créatrices.

A l’opposé des poncifs de l’art classique ou à la mode, sont recensées les « qualités » qui avaient déjà mis Cheval au pinacle des courants du surréalisme, de l’art brut et de l’art naïf.


Facteur Ferdinand Cheval avec sa seconde épouse Marie-Philomène Richaud et sa fille Alice (photo prise en 1884 ou 1885) © auteur inconnu - Droit Public
Facteur Ferdinand Cheval avec sa seconde épouse Marie-Philomène Richaud et sa fille Alice (photo prise en 1884 ou 1885) © auteur inconnu - Droit Public

André Breton (1896-1966), principal théoricien et animateur du surréalisme, y rallie en premier Cheval quand en 1931 il découvre le Palais, dont la photo figurera dans Les Vases Communiquants, puis en 1932 en lui dédiant un texte du genre dans son recueil Le révolver aux cheveux blancs. Ensuite le peintre Jean Dubuffet, lorsqu’il définit les principes de « l’art brut » en 1945 comme réaction spontanée contre l'art intellectuel, contre la beauté, privilèges de quelques-uns, cite en exemplarité l'art du facteur Cheval. Surtout, quand la critique fait du peintre Henri Rousseau (1844-1910), aussi appelé « Le Douanier » Rousseau, de son vivant, le chantre de l’art naïf, le Palais idéal est cité comme œuvre architecturale cofondatrice réalisée en parallèle.

Depuis cette phase d’identification, des artistes majeurs du XXe siècle ont toutes et tous créé une œuvre sur Cheval ou exprimé une admiration au non-artiste et profane fonctionnaire des Postes. Il faut citer Pablo Picasso, cofondateur du cubisme avec Georges Braque et compagnon d'art du surréalisme, Jean Tinguely, créateur du « nouveau réalisme » prônant la récupération de matériaux et le détournement d’usage, ou encore Niki de Saint Phalle, membre des nouveaux réalistes nourris par l’art brut. Il faut aussi rappeler l’ancrage fait par la presse artistique, d’Antoni Gaudi (1852-1924) et son esprit créatif baroque, à son contemporain Cheval par son extravagance ornementale, aussi comme un des influenceurs de Salvadore Dali (1904-1989). A tel point que, avec beaucoup d’à-propos humoristique et d’infini respect pour ce groupe de personnalités évocateur, Josette Rasle, la commissaire d’une exposition consacrée au facteur dans les murs du musée de La Poste en 2007, s’était permise de tous les considérer comme « des poulains… de Cheval ».

Des héritiers spirituels, Cheval en a aussi inspiré à la Poste. Comme l’ex-receveuse des PTT, Jeanne Devidal (1908-2008), surnommée « la folle de Saint-Lunaire », dont la maison faite de bric et de broc a nourri l’image de la postière sœur artistique de Cheval. Ou encore Jules Mougin (1912-2010), surnommé le « facteur-poète » parlant aux oiseaux, ou « le facteur Cheval des mots et des incroyables crayonnages », rallié à l'art brut d’inspiration troglodytique, se qualifiant humblement lui-même de « petit garçon à côté de Cheval ».

Depuis 1959, par l’activité de la commission du programme philatélique, la Poste contribue à un courant de « patrimonialisation » des trésors de toutes natures. Déjà en 1984, pour le soixantième anniversaire de sa mort, les PTT avaient émis un timbre bizarre, sans figuration du facteur, oublié au profit de son imposant palais achevé en… 1912. Devait-on y voir là un maladroit appel du pied de l’administration, qui deviendra entreprise publique en 1991, lorgnant le site pour en faire acquisition et soulager ainsi la collectivité locale ? La Poste avait dû renoncé à cette audace culturelle et touristique qui aurait bouleversé son profil, pour des « raisons financières ».


Timbre de 2024 émis par Philaposte représentant le Facteur Cheval et son Palais idéal.Création et gravure Sophie Beaujard d'après photo portrait © Bridgeman Images
Timbre de 2024 émis par Philaposte représentant le Facteur Cheval et son Palais idéal. Création et gravure Sophie Beaujard d'après photo portrait © Bridgeman Images

Pour 2024, ce timbre est l’expression d’un singulier lignage à entrées multiples, autant culturel que professionnel, qui ne s’est pas éteint avec le temps.  Son essence a même alimenté d’autres sphères culturelles. Une bande dessinée aux éditions Glénat (2006), « Rêves de Pierres », a permis de donner de l’ampleur au monument de Cheval. Des artistes de la chanson populaire, comme Michel Fugain ou L’Affaire Louis Trio, ont interprété au milieu des années 1990 de touchants textes mettant en avant la poésie émanant de Cheval. Le Palais idéal se fait régulièrement la scène de compositions musicales internationales, de créations éphémères ou de spectacles. Le 7e art a accueilli Cheval en 2019 sous les traits de Jacques Gamblin dans un film biographique réalisé par Nils Tavernier.


Affiche du film "L'incroyable histoire du Facteur Cheval" de Nils TAVERNIER ©2019
Affiche du film "L'incroyable histoire du Facteur Cheval" de Nils TAVERNIER ©2019

Affiche "Le facteur Cheval" Bernard Rancillac (acrylique sur papier 50x30 ©2006  Adagp) de l'exposition au musée de La Poste en 2007 - commissaire d'exposition Josette Rasle
Affiche "Le facteur Cheval" Bernard Rancillac (acrylique sur papier 50x30 ©2006 Adagp) de l'exposition au musée de La Poste en 2007 - commissaire d'exposition Josette Rasle

Sébastien Richez est un historien reconnu, notamment pour son travail au sein du Comité pour l'histoire de La Poste. Sa démarche historiographique se distingue par une volonté de concilier l'histoire institutionnelle, l'histoire sociale et l'évolution des techniques. Sa démarche s’inscrit dans une histoire totale, mêlant économie, sociologie, aménagement du territoire et mutations technologiques.


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